(Texte d' humeur sur une production sociale)
Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI (1)
À Camille HAGENBUCHER (née
SACRIPANTI, à Bastia), 96 ans, ex-directrice à l'
Éducation surveillée, atteinte de la maladie d'
Alzheimer, jugée et condamnée à la place de son
tuteur qui, en vendant son appartement, avait lésé les
acquéreurs; estropiée sur son lieu médical de
résidence; explicitement menacée par la juge des
tutelles en raison de la médiatisation du dossier.
À Lucile CHOFFAT, 83 ans, veuve d' un pilote de chasse, mise
sous curatelle renforcée et placée dans un mouroir
après l' incendie de son appartement, malgré une
santé et des facultés intactes.
À Suzanne NACHNER., 83 ans, flanquée sous tutelle sans
avoir subi d' expertise, dotée d' une finesse et d' une
rapidité d' esprit hors du commun, contrainte de vivre
misérablement en dépit de ses 2.000 euros par mois,
lancée dans un combat désespéré contre
ses " protecteurs ".
À tant d' autres " majeurs protégés " dont les
souffrances et les humiliations quotidiennes resteront à
jamais confidentielles.
Aux Juges et aux tuteurs honnêtes et courageux qui tentent d' humaniser leur champ professionnel.
À David P., qui a connu hier une mort
atroce dans les locaux de l' association tutélaire dont il
dépendait, à Villeurbanne. Devant une dizaine de
personnes, ce " majeur protégé " d' une trentaine d'
années s' est immolé par le feu. Plus qu' à tout
autre, je lui dédie ce texte, ainsi qu' à ses proches.
Fraternellement.
Qui osera affirmer que ce drame, inscrit dans un vaste et sombre
contexte, ne valide pas, à lui seul, la démarche
atypique et provocatrice par laquelle je conclus ma protestation (cf.
p. 73-74)?
En me penchant pour la première fois sur le
traitement institutionnel et l' industrialisation du grand âge
dans la France contemporaine, j' avais derrière moi plusieurs
années de combat individuel ou associatif contre les abus du
système tutélaire.
Ces abus, repérables au carrefour de multiples violations des
libertés fondamentales, m' avaient déjà
édifié sur la situation des " Vieux " dans notre pays,
et notamment sur la gravité du problème de la
maltraitance en institution.
J' avoue être aujourd' hui abasourdi, voire angoissé,
par la confirmation magistrale de mes craintes quant à la
continuité et à l' aggravation d' une forme de
totalitarisme particulièrement abjecte, dont participent la
complicité ou l' indifférence de la
quasi-totalité des acteurs judiciaires, politiques, sociaux,
médicaux, scientifiques, intellectuels et religieux…
Gigantesque réseau de liens de profits et de servilité,
similaire à celui que dénonça LA BOÉTIE
lorsque, anticipant sur les analyses contemporaines du totalitarisme,
il montra que nulle tyrannie ne repose uniquement sur la force: ce
sont les hommes qui " s' asservissent et se
coupent eux-mêmes la gorge " en
devenant à la fois oppresseurs et opprimés, victimes et
complices d' un pouvoir suprême (2).
C' est peu dire que la récapitulation des
conséquences d' une désacralisation déjà
ancienne de la personne au profit de son implacable exploitation
économique ne laisse pas indemne. Elle nous confirme, si
besoin est, la réversibilité radicale des grands
principes humanitaires dans l' économisme ambiant. Elle
éclaire une " rationalisation du marché hospitalier "
qui, permettant à la Banque mondiale de rafler au
détriment de l' OMS le leadership de la santé
internationale, et à des grands groupes de devenir
actionnaires ou propriétaires de cliniques et d'
hôpitaux, transforme la santé en produit, le malade en
consommateur, le médecin en fournisseur de soins et le
directeur de clinique ou d' hôpital en chef d' entreprise. Elle
valide nos craintes, pour nos proches et nous-mêmes, quant
à la plausibilité de quelque projet ou perspective de
fin de vie sereine. Enfin, elle rappelle à chaque citoyen l'
urgente nécessité de dénoncer et de combattre la
duplicité schizoïde d' une société
simultanément adonnée à la valorisation publique
de ses fondements humanistes et à une violation
organisée des droits de l' homme.
C' est à cette fin que je propose ici mon témoignage et
mes réactions -à la fois spontanées et
réflexives- face à la diversité des formes de
maltraitance imputables au système judiciaro-tutélaire.
Non sans stigmatiser aussi la confidentialité de ces
méfaits qui, pour avoir été récemment et
ponctuellement entamée par quelques médias, n' en est
pas moins confortée par le silence des acteurs sociaux,
politiques ou religieux; par l' indifférence quasi
générale des sociologues et autres spécialistes
du fonctionnement social, dont certains, d' ailleurs, osent se
commettre avec des structures tutélaires et les valoriser
à travers de soi-disant recherches menées parmi la
population des " majeurs protégés "; par la
sélectivité des indignations contre la discrimination,
le racisme et la barbarie; par la crédulité et la
frilosité d' un public enclin à voir dans les quelques
faits portés à sa connaissance autant de "
dérapages " du système, certes regrettables mais
dépourvus de signification générale, et dans
leur dénonciation médiatique la preuve du
caractère démocratique de notre
société...
L' enfer tutélaire. État des lieux.
Le " Rapport d' enquête sur le
fonctionnement du dispositif de protection des majeurs " a
été établi en 1998 par les Inspections
générales des Finances, des Services judiciaires et des
Affaires sociales. Les conclusions alarmantes de ce document incisif
et clair n' ont, deux ans plus tard, pas été
infirmées par le très policé " Rapport
définitif du groupe interministériel sur le dispositif
de protection des majeurs présidé par M. FAVARD ".
Le premier de ces deux textes est remarquable tant par la rigueur de
l' analyse des insuffisances et de l' épuisement du
système face à l' évolution du contexte
démographique et socio-économique, que par le souci
manifeste de ses rédacteurs de cibler et de dénoncer
les comportements répréhensibles de nombreux acteurs
tutélaires. Sa mise en cause du dispositif actuel de
protection des " majeurs incapables " mérite ici une
évocation qui, pour être synthétique et non
exhaustive, n' en reprend pas moins les observations ainsi que les
termes essentiels. Ce document souligne notamment:
- La complexité et la faible cohérence du cadre
juridique et institutionnel.
- L' érosion des principes fondateurs du système,
nettement perceptible à travers " l'
affaiblissement du critère légal d' altération
des facultés personnelles " et le
non-respect du principe de priorité familiale.
- L' excessive liberté des juges dans le choix de la mesure et
leur trop grande " latitude dans le choix
du mode de gestion ".
- Le contraste entre d' une part la vision idéale d' un
législateur soucieux d' assurer l' équilibre entre les
quatre pôles du système (familial, judiciaire,
médical et social), et d' autre part une réalité
plutôt consternante (juges submergés par le nombre des
signalements, procédures en masse, décisions
fréquemment déterminées par les avis des
médecins ou le fonctionnement des associations, rareté
des mesures réexaminées).
- La prédominance de la saisine d' office, liée au
pouvoir discrétionnaire du juge. Elle prévaut "
au détriment de la priorité
conférée aux requêtes d' origine familiale par l'
article 493 du Code civil ".
- La multiplication et la diversification des sources de trop
nombreux signalements que ne régule aucune politique
homogène.
- Le caractère fréquemment sommaire d' une instruction
menée " par un juge isolé,
surchargé et sous influence ".
- Le faible pourcentage des cas faisant état d' une
véritable audition de la famille. L' audition du majeur, bien
qu' elle soit obligatoire (sauf avis médical contraire) est
très insuffisamment mise en pratique. Le recours à l'
enquête sociale reste insuffisant. La faible implication des
parquets ainsi que la rareté des avocats qui interviennent
dans les procédures concernant les " incapables majeurs "
fragilisent la position de ces derniers. Le juge tend à s'
appuyer préférentiellement sur deux types d' acteurs
essentiels de la chaîne de décision: 1) les
médecins, dont les prescriptions recommandant une mise sous
protection sont le plus souvent prises en compte par le juge, tant
pour le choix de la mesure que pour ce qui a trait au mode de gestion
préconisé. 2) Les organismes tutélaires, dont l'
influence et les pressions s' avèrent souvent excessives, mais
à l' avis desquels le juge se plie très
fréquemment en raison de leur connaissance " de la personnalité et des besoins du majeur
".
- La rareté du réexamen des mesures, qui n' est ni
imposé ni prôné par le système
français.
- Un défaut de contrôle dont les conséquences
peuvent, en cas de défaillance, engager la
responsabilité de l' État: faiblesse des moyens
dévolus à cette tâche;
hétérogénéité des pratiques;
collaboration variable des greffiers; inventaires non
systématiquement réalisés; " gestion financière 'sans filet'", assurée par des gérants de tutelle qui
peuvent retirer à volonté l' argent liquide, utiliser
les cartes bancaires, faire des virements sans pour cela produire des
titres de paiement, arbitrer entre différents produits
proposés par les banques et les compagnies d' assurance…
- La passivité des DDASS, auxquelles cette insuffisance de
contrôle peut être également imputée.
- Les pratiques répréhensibles: utilisation des
comptes-pivots par l' extrême majorité des associations;
fréquentes indélicatesses perpétrées par
les gérants de tutelle, dont les comportements frauduleux ne
sont le plus souvent détectés qu' après la
dénonciation d' un proche de la victime.
Bien qu' assujettis au devoir de réserve,
les rédacteurs de ce texte doivent être remerciés
pour leur souci manifeste d' en finir avec la combinazzione
quasi-générale dans laquelle s' inscrivent
procédures et gestion tutélaires.
Cependant, l' improbabilité de toute mise en cause des hautes
sphères de la fonction publique, ainsi que les menaces qui,
dans ce milieu, découragent toute éventuelle ardeur
à diffuser la vérité réduisent les
conclusions de ce " Rapport d' enquête " à un catalogue
d' euphémismes en regard de l' énormité des
violations des droits de la personne dont se rendent coupables
nombres de juges et de tuteurs… Sans compter bien sûr les
maillons d' une longue chaîne d' intervenants et de
bénéficiaires: banques, assurances, offices notariaux,
syndics d' immeubles, pompes funèbres, secteur immobilier,
artisans, antiquaires et brocanteurs, etc. (3)
Quant au " Rapport FAVARD ", plutôt que de se livrer à
quelque figure de rhétorique pour suggérer la
réalité des faits, il atténue
délibérément ceux-ci, ainsi que les
responsabilités. Non sans laisser pourtant percevoir à
la fois l' esprit de ses rédacteurs et une singulière
attitude européenne vis-à-vis de l' argent des " Vieux
". Il restitue, en effet, une recommandation du Conseil de l' Europe
qui met en garde toute réforme contre… " les dangers d' un contrôle excessif ".
C' est pourquoi, en sus de l' action menée
par l' Association française contre les abus tutélaires
(A. F. C. A. T.), il était temps que le Collectif contre les
abus tutélaires (C. C. A. T.) entre en scène. Celui-ci
s' élève fermement non seulement contre les faits
énumérés par le " Rapport d' enquête sur
le fonctionnement du dispositif de protection des majeurs ", mais
encore contre:
- Le déverrouillage et le " bidouillage " des logiciels
informatiques de gestion.
- Les filières organisées de placement abusif sous
protection juridique, de spoliation caractérisée et de
détournement mafieux de la loi.
- Les transgressions de la loi, de l' éthique et des droits
fondamentaux de la personne.
- La violation banalisée des droits des " majeurs
protégés " et de leurs proches.
- Les refus des juges et des tuteurs de payer un avocat
demandé par la personne " protégée ".
- Les expertises psychiatriques bâclées, inexistantes,
abusives parce qu' établies en complicité avec des
acteurs tutélaires.
- Les internements psychiatriques abusifs, effectués en vue ou
dans le cadre d' une action tutélaire.
- Les conditions répréhensibles dans lesquelles sont
mis en vente nombre de biens immobiliers.
- Les liens illicites entretenus (dans les hôpitaux, les
maisons de retraite ou les Centres de Long séjour) par des
bénévoles de l' animation ou des membres du personnel
avec les secteurs immobiliers et bancaires ainsi qu' avec les
associations tutélaires.
- Les liens non moins contestables établis par des clubs du
troisième âge ou des associations de soutien aux
personnes âgées avec des associations
tutélaires.
- Les conditions expéditives dans lesquelles des personnes
âgées sont, en milieu hospitalier, placées sous
protection juridique.
- Les rapports préférentiels entretenus par juges et
tuteurs avec des compagnies d' assurance, des agences
immobilières, des banques, des antiquaires, des brocanteurs,
des artisans du bâtiment, des sociétés de pompes
funèbres, des notaires et tout autre secteur professionnel
intéressé par les biens des " majeurs
protégés ".
- Les synergies entre les Tribunaux d' Instance, le pouvoir
médical, les affaires sociales, les directions des
institutions dans lesquelles sont placés nombre de " majeurs
protégés ", les administrations municipales, les
Conseils généraux, etc. Ces affinités et
ententes institutionnelles interdisent notamment la mise en cause d'
un établissement en cas d' accident grave ou de
maltraitance.
- Le traitement indigne ou le délaissement dont font l' objet
de nombreux " majeurs protégés " privés, comme
chacun sait, de tout soutien et de tout recours dans les maisons de
retraite et autres Centres de Long séjour.
- L' endettement et l' asphyxie financière de la personne "
protégée ", consécutive à la gestion
tutélaire.
- Les comportements répréhensibles des juges et des
tuteurs -notamment en matière de vente des biens immobiliers
des " majeurs protégés "- ayant entraîné
successivement des plaintes d' acheteurs lésés: la
décision de la tutelle de se défausser sur la personne
" protégée " (au motif que celle-ci est
propriétaire du bien et que c' est en son nom qu' ont
été accomplis les actes de la vente) entraîne la
traduction en justice de cette dernière et sa condamnation
à payer à la place de ses " protecteurs ".
- Les magistrats du TGI, auteurs d' un tel jugement.
- Les tarifs prohibitifs pratiqués par certains avocats ayant
accepté un dossier de tutelle et qui profitent de la
vulnérabilité des personnes " protégées "
(ou sur le point de l' être) et de leurs proches.
- Les enveloppes et les dessous-de-table qui, selon plusieurs
informateurs du secteur immobilier, accompagnent chaque transaction
de vente d' un bien et irriguent des finances privées ou
collectives.
En sus de ces dénonciations, le C. C. A. T.
insiste sur divers autres impératifs:
- Rappeler aux juges et aux tuteurs leur obligation de courtoisie et
d' humanité, ainsi que leur devoir de respect des textes et de
la jurisprudence.
- Supprimer le surendettement, l' intempérance et la
prodigalité (trop faciles à avancer) comme raisons de
mise sous protection.
- Interdire les frais de gestion et autres frais de vacation
illégaux, qui sont de pratique courante.
- Abolir définitivement la pratique des comptes pivots qui,
bien qu' illégale, continue d' être courante.
- Instaurer une véritable information des familles par les
juges, les tuteurs et autres curateurs.
- Autoriser l' accès aux comptes des personnes "
protégées " et /ou de leurs proches.
- Développer un véritable accompagnement social pour la
personne " protégée ", le tuteur ou curateur ne devant
plus remplir simplement la fonction de banquier ou de gérant
de biens. Mieux encore, assurer une séparation de la tutelle
aux biens et de la tutelle à la personne.
- Faciliter la communication des dossiers, y compris des certificats
médicaux et des expertises.
- Autoriser toute personne devant subir une expertise psychiatrique
à être accompagnée de son médecin traitant
et d' un autre témoin.
- Imposer une collégialité au déroulement et
à la formalisation de toute expertise psychiatrique.
- Obliger les juges des tutelles à admettre et à
prendre en compte toute contre-expertise psychiatrique
effectuée dans quelque région de France par un
psychiatre agréé et pourvu d' une compétence
nationale.
- Supprimer la quasi-automaticité du placement sous protection
juridique des personnes sortant d' un hôpital psychiatrique.
Cela implique naturellement un développement de l'
accompagnement social.
- Instaurer un organisme de contrôle à tous niveaux (du
genre IGS).
Tartuffe juge, réformateur et criminel.
Il y a lieu de contester l' antinomie trop souvent
posée entre, d' une part, l' indignation virulente et
militante, seule capable de combattre efficacement la banalisation
institutionnelle de faits inhumains et, d' autre part, la
rationalité et l' objectivité présumées
d' expertises professionnelles ou d' autres cerclages techniques de
la situation et du devenir de la personne dite " incapable ". Les
notions de " dysfonctionnement " ou d' imperfection juridique,
structurelle ou organisationnelle ne peuvent en effet cibler l'
ampleur et la permanence d' un mal protéiforme, consubstantiel
à notre condition et aussi, bien sûr, à nombre d'
institutions censées lui faire barrage.
Prôner cette radicalité, c' est susciter,
assurément, le dédain ou l' agacement de quelques
juristes de haute volée, spécialistes reconnus de la "
protection des majeurs ". Si ces experts insistent à longueur
de concertations officielles et d' ouvrages remarquables sur le
caractère à la fois technique et compassionnel de leur
approche, ainsi que sur la priorité à accorder à
des concepts clés tels que dignité, liberté,
autonomie et responsabilité - omettant d' ailleurs d' en
souligner l' inanité dans l' actuel traitement juridique et
médical de la vulnérabilité, du handicap et de
la vieillesse -, ils savent mieux que quiconque l' importance des
enjeux financiers et la puissance des synergies officielles ou
occultes engendrées par ceux-ci. Professionnellement
encastrés dans le monde judiciaire, ils en connaissent les
pesanteurs administratives, les collusions corporatistes, les
accointances obscures et sectaires, ainsi que les implications
politiques. L' impasse est pourtant générale sur ces
causalités souterraines, au profit de celles,
matérielles et organisationnelles, par lesquelles on explique
couramment la gravité et la pérennité du "
problème ".
Poser ce constat et se demander pourquoi de tels investissements de
savoir, de temps et d' énergie sur la " question des tutelles
" sont assortis d' inhibitions aussi flagrantes, c' est s' interroger
sur les tenants et les aboutissants d' une totale incapacité
de conjuguer l' avancement de la réflexion sur les
règles de l' éthique, les principes de la justice et
les mécanismes de protection juridique avec une condamnation
explicite et péremptoire des comportements criminels qui y
contreviennent…
Un " dispositif de protection des 'majeurs
incapables' " s' avère certes nécessaire dans des
sociétés occidentales qui non seulement sont aujourd'
hui vieillissantes et désemparées par les
problèmes liés au grand âge, mais encore
considèrent les modes de solidarité familiale propres
aux pays du Sud comme des archaïsmes sociopolitiques et
culturels contraires au " progrès ", au processus d'
individualisation prôné par les sciences sociales et les
promoteurs de la modernité occidentale, à la "
démocratie ", à l' esthétique du changement et
au triomphe de la consommation de masse …
Cependant, pour être légitimé par les conceptions
humanistes de la liberté et de la dignité sur
lesquelles il fonde son arsenal conceptuel ainsi que ses structures
et ses finalités officielles, le système
tutélaire actuel n' en connaît pas moins de multiples
dérives, à caractère souvent mafieux. Si l'
ampleur de ce qu' on appelle communément le " problème
des tutelles " est d' ailleurs largement connue dans les milieux
judiciaires, politiques, sociaux, médiatiques ou associatifs,
trop d' acteurs institutionnels concernés par ce " dossier "
pour le moins sensible tentent encore d' atténuer ou de
relativiser les réalités consternantes qu' il
recèle, voire de les ignorer.
Aucun d' entre eux, pourtant, ne peut honnêtement se dire
surpris ou indigné lorsque j' affirme qu' un mépris
habituel et tranquille des droits fondamentaux de la personne
constitue, dans le champ des tutelles et autres curatelles, un
problème de fond. Un mépris autrement alarmant que les
insuffisances pratiques, budgétaires, juridiques et autres
lieux communs tels l' accroissement de la population
âgée, le nombre des dossiers et le surmenage des juges,
par lesquels on tente trop souvent de dissimuler au peuple (à
la " France d' en bas ", comme ils disent joliment) les vraies causes
et les vrais effets de ce carnage. Un mépris illustré
par la quasi-totalité des dossiers qui me parviennent et dont
les victimes ne peuvent protester, même timidement, sans subir
d' inoubliables humiliations (silence glacial, admonestations
menaçantes, gestuels et grimaces d' accablement, sarcasmes
divers). Un mépris apte à résister à
toutes les réformes imaginées jusqu' à
présent, car nul contrôle ou surcroît d' exigence
en matière de recrutement et de formation ne saurait humaniser
ces prédateurs, les contraindre au respect de la loi, ou
même diminuer leur appétit (4). Un mépris souvent
porté à son paroxysme par la conjonction de tous les
facteurs liés d' une part à l' argent, d' autre part au
handicap et à la vulnérabilité du grand
âge. Un mépris que sa fréquence, dans un contexte
d' égoïsme et de consumérisme
généralisés, fait apparaître non seulement
comme l' une des plus honteuses spécificités de l'
actuel fonctionnement judiciaire, mais encore, sur un plan plus
large, comme l' une des caractéristiques inavouables d' une
modernité française qui fait la place qu' on sait aux
personnes âgées...
À croire que, chez nous, l' âge, la maladie et la perte
des droits sociaux exténuent le statut moral et
métaphysique de la personne sa valeur humaine en quelque sorte
proportionnellement à la diminution de ses facultés et
de son autonomie. Cela apparaît d' autant plus clairement que
l' " âgisme " ce regard moderne sur la vieillesse ainsi que
diverses "raisons" économiques présentées comme
des impératifs aussi inéluctables que la dynamique
ultralibérale " justifient " non seulement le
débranchement des machines et des perfusions, mais encore la
limite des 75 ans préconisée par la Banque mondiale,
selon laquelle tout traitement au-delà de cet âge
devient anormalement dispendieux et la vie elle-même un luxe
discutable (5).
En 1981, Jacques ATTALI inaugura en France cette approche
délibérément meurtrière des
problèmes du grand âge en prônant une euthanasie
de masse et un suicide en quelque sorte citoyen (6). C' est d'
ailleurs une position similaire qu' adopta, il y a deux ans, la
philosophe anglaise Marie WARNOCK -incontournable sommité en
matière d' éthique médicale!- dans une interview
au Sunday Times
(7). Faut-il s' étonner que ces personnalités -qui par
ailleurs n' ont de cesse de s' élever vertueusement contre
toute discrimination raciale ou sexuelle- ne soient publiquement
interpellées et confondues pour leurs contradictions et
(surtout) leur incitation délibérée à un
surcroît d' inhumanité? Certes. Le fait que celles-ci
demeurent intouchables relève-t-il essentiellement d' une
asthénie générale, d' une superficialité
citoyenne et d' une émotivité de surface collectivement
investie dans la protection animale? On voudrait le croire, et non s'
imaginer que les propos d' ATTALI, WARNOCK et consorts
reflètent d' ores et déjà l' inhumanité
d' une époque, ainsi que l' adhésion des masses
à une conception matérialiste de la vie humaine
inscrite dans la marchandisation du vivant. On
préférerait aussi ne pas envisager le pire, c'
est-à-dire la congruence de ces deux types d' explication…
Mieux vaut pour l' heure oblitérer cette hypothèse
cauchemardesque et n' évoquer les propos mentionnés
ci-dessus qu' en soumettant leurs auteurs au jugement roboratif et
sans appel de feu Michel AUDIARD: " les
cons, ça ose tout. C' est même à ça qu' on
les reconnaît. "
À défaut de quelque intérêt des chercheurs
en sciences humaines pour le perfectionnement progressif et les
significations de ces mécanismes à broyer les vieux
(8), ce sont les psychiatres et les gériatres qui, en France,
commentent laconiquement la remarquable moyenne de 62 suicides
hebdomadaires de personnes âgées, l' attribuant
généralement à la dépression bien
compréhensible du grand âge…
À l' impunité des promoteurs et des complices
distingués (actifs ou passifs) de ce nouveau totalitarisme s'
ajoute bien évidemment celle des tourmenteurs et des
liquidateurs tutélaires. Après tout, d' aucuns
estimeront métaphoriquement que ces derniers assurent
utilement -sur une chaîne du vivant asservie aux
impératifs de la consommation universelle et de l'
industrialisation des classes d' âge- le nettoyage des
carcasses, le recyclage ou la redistribution des déchets et d'
autres fonctions aussi peu ragoûtantes qu'
écologiquement ou économiquement
nécessaires.
Plusieurs années après les mises en
cause du système tutélaire officiellement émises
par les deux rapports précités, il y a donc lieu de s'
interroger -sans exclure d' ailleurs la sincérité de
certains rédacteurs de ces documents- sur la contradiction
délétère qui s' impose entre, d' une part, des
écrits de bon aloi qui, dénonçant les
insuffisances de l' institution dont ils émanent, valorisent
in fine celle-ci
à travers une apparente capacité d' autocritique et de
conciliation théorique de la loi avec la morale, et, d' autre
part, l' absence des actes concrets qui devraient exprimer les
valeurs fondatrices de ladite institution. Cette opposition s'
aggrave singulièrement lorsque, non content de brandir
solennellement les insignes du pouvoir judiciaire et de contribuer
hypocritement à une réforme humaniste de celui-ci,
Tartuffe outrage délibérément les deux termes de
cette dialectique sociale. C' est ainsi qu' une juge des tutelles,
ex-corédactrice du " Rapport FAVARD ", ne craignit pas,
à l' époque où elle exerçait au Tribunal
d' Instance de Boulogne-Billancourt, d' affirmer de manière
menaçante à une journaliste que la médiatisation
des problèmes tutélaires de Mme Camille HAGENBUCHER
(plus que nonagénaire et lourdement handicapée)
auraient des effets néfastes sur le devenir de celle-ci... Un
chantage et un abus de pouvoir sur personne vulnérable qui,
dans toute démocratie, relèvent du pénal
(9).
Selon mon expérience, et en dépit de multiples
recommandations ministérielles et européennes
concernant tant le principe de subsidiarité et la
prééminence du rôle de la famille que les
responsabilités en cas de mauvaise gestion ou de malversation,
les proches d' un majeur placé sous " protection "
extérieure au cadre parental ne peuvent intervenir en quoi que
ce soit pour la sauvegarde de ses intérêts et de sa
dignité. Irrecevable s' avère de leur part toute
expression de mécontentement et de désaccord en
direction du juge ou du tuteur. D' autre part, le pouvoir
médical est, dans ce contexte, moins enclin que jamais
à recevoir positivement, de la part de la personne "
protégée " ou de son entourage, quelque protestation ou
réclamation, dont l' interprétation psychiatrique
semble d' ailleurs trop souvent inéluctable. Pour autant que
les autorités concernées (justice, administration de la
Santé, médecine) se laissent interpeller sur cette
impossibilité de recours familial face à une
défaillance institutionnelle, elles n' acceptent de
reconnaître ni ce verrouillage ni, a
fortiori, le non-dit dont il
participe.
C' est à ce refus de prendre le moindre risque pour s' opposer
à quelque infamie du pouvoir qu' on doit des situations
semblables à celles de cette dame très
âgée et frappée par la maladie d' Alzheimer, "
protégée " par le Tribunal d' Instance de
Boulogne-Billancourt, traduite en justice et condamnée par le
Tribunal de Grande Instance de Paris à payer les fautes de son
tuteur, embarquée dans d' interminables et coûteuses
procédures, bafouée et financièrement
pénalisée à l' intérieur même du
système judiciaire (10). Aucun des responsables
sollicités pour cette affaire dans les diverses
administrations concernées par la justice, la santé, la
famille et les personnes âgées n' a été
capable de s' extraire provisoirement de sa routine et de son
alvéole professionnels ou bénévoles pour
reconnaître que " trop c' est trop "; que la justice est l'
affaire de tous et que les droits de l' homme doivent
décidément l' emporter sur la prudence, le fayotage
bureaucratique, le devoir de réserve et autres
empêchements déontologiques servis par la langue de bois
et les mesures de rétorsion les plus diverses (11)…
Soyons pourtant réalistes. S' il est
indéniable qu' un alignement égotique et ostentatoire
sur les grands principes d' une morale universelle dévoie
souvent celle-ci dans la recherche d' effets d'annonce et de "
grandes causes " agréées par l' air du temps, il n' en
faut pas moins souhaiter que le " politiquement correct " s' empare
bientôt de la souffrance confidentielle de victimes
âgées, handicapées, désocialisées
et en quelque sorte mises sous cloche.
Pour l' heure, le devenir de beaucoup de ces dernières
dépend non seulement de gérants douteux et autres
demi-sels diversement affiliés à l' appareil
judiciaire, mais encore d' une classe de magistrats, de clercs et d'
autres petits marquis bourrés de chiffres, de diplômes,
de décrets de lois ainsi que d' idées idiotes sur le
bonheur de l' homme et les promesses de la
démocratie-marché. Depuis quand les uns et les autres
sauraient-ils hormis de belles exceptions auxquelles je rends hommage
considérer, sentir, vivre une demande de prestation
professionnelle sur la misère de l' Autre comme l'
interpellation de leur sensibilité et de leur courage?
Depuis quand, aussi, l' expression d' une empathie
pour les victimes de l' Injustice ne serait-elle pas, chez nous,
frappée d' incongruité, imputée à un
excès romanesque, ou encore à un
dérèglement émotif et narcissique, dès
lors que son " objet " n' a pas été dûment
sélectionné par le carnaval
médiatico-intello-humanitaire?
Depuis quand, enfin, l' impatience et la colère dictées
par la connaissance directe et indignée de faits
injustifiables et récurrents ne seraient-elles pas
condamnées par les spécialistes
(bénévoles ou rémunérés) du " sens
de l' écoute ", de la " concertation interdisciplinaire ", du
" dialogue apte à provoquer une prise de conscience " et
autres " actions à long terme "?
Sang-froid, distanciation, technicité, tels sont donc, dans
toute hiérarchie judiciaire, médicale et
administrative, les mots d' ordre par lesquels on impose, face
à la souffrance humaine, une dissociation de bon aloi (et
combien fatale!) entre le geste professionnel et quelque
spontanéité affective (12)... Un culte de la
rationalité qui, conforté par un consternant scientisme
" bas de gamme " (13), ainsi que par les mille et une mimiques
sociales et télévisuelles de la solidarité,
permet à la fois d' ignorer l' urgence, de dissimuler une
collective et singulière sècheresse affective, de
différer ou d' interdire toute intervention efficace et, bien
sûr, de justifier l' acceptation passive des diktats
judiciaires (14).
Avons-nous donc régressé au point qu' il faut rappeler
quelques poncifs sur l' inanité de tout savoir disjoint d' une
expérience équivalente de l' être, sur la
simultanéité de la mort de l' affectivité et de
la mort de l' homme, ou encore sur notre aberrante quantification du
subtil, qui nous permet de discourir sur les valeurs universelles
sans les mettre en pratique? (15)
Que ne puissions-nous livrer ici un récapitulatif des
déclarations " généreuses " et des promesses
issues de maints colloques ou congrès consacrés au
handicap, aux droits des personnes et des groupes vulnérables
ou aux facteurs socio-économiques et culturels du
développement humain (16). Datée, commentée,
mise en contraste avec l' aggravation continue du désastre
tutélaire et aussi de toutes les formes de maltraitance des
individus ou des groupes vulnérables, puis livrée aux
médias et portée à la connaissance du public,
cette synthèse faciliterait tout de même une prise de
conscience collective sur la réalité du jeu
démocratique, des chartes éthiques et des fondements
humanistes de la France contemporaine.
Il faut mettre fin au dépeçage, à peine métaphorique, des centaines de milliers de vieilles personnes confiées à l' appareil tutélaire. Tout citoyen informé de ces horreurs doit dénoncer la complicité des nombreux acteurs sociaux, médicaux et politiques qui, par intérêt, ambition ou solidarité corporatiste, multiplient les signalements abusifs, contredisent activement toute initiative protestataire, bloquent les dossiers, nient les faits, atténuent les évidences, justifient la réalité tutélaire à coups de poncifs relatifs au contexte démographique, sociologique, économique et familial de la France actuelle, et continuent, en dépit des faits les plus criants, d' évoquer emphatiquement les valeurs fondatrices de la république ou de l' humanisme européen...
Dans sa préface à l' ouvrage collectif intitulé " L' avenir des tutelles " (17), Élisabeth GUIGOU -ex-Garde des Sceaux- exprime inconsciemment ce type d' enflure, sans crainte de se contredire et en s' attachant à oblitérer l' inhumanité du présent: " Le souci du siècle de réaffirmer les droits de la personne s' inscrit dans notre tradition historique et politique ainsi que dans le respect de nos idéaux révolutionnaires. Progressivement, émergeait en France une conception moderne du droit des incapables: une conception 'humaniste', prenant en compte le respect des principes de liberté et de dignité. " Des principes que la fin de cette tirade relègue pourtant dans le futur, ainsi d' ailleurs que le but officiel d' une indispensable réforme: " ... et c' est en effet en analysant le passé, que les éminents auteurs de ce livre ont su éclairer 'l' avenir des tutelles', permettant ainsi à tout lecteur (...) de percevoir les forces à l' œuvre dans cette réforme attendue dont les maîtres mots seront dignité et liberté. "
Une sale tradition.
C' est au terme d' une carrière d'
anthropologue menée dans plusieurs pays d' Afrique Centrale
que j' ai découvert ces zones d' ombre de ma propre
société. Une découverte à la fois
fortuite, tardive et stupéfiante du traitement qu' applique en
France le dispositif de protection juridique à plusieurs
centaines de milliers de citoyens âgés et
vulnérables. La stupeur dans laquelle celle-ci m' a
plongé pendant plusieurs mois - comme d' ailleurs l' ensemble
des victimes directes ou indirectes de ces réseaux de
spoliation et de maltraitance ne s' est jamais qu' estompée au
fil des ans. Comment nier qu' elle est fréquemment
ranimée et décuplée? Non seulement par les
épisodes grotesques et dramatiques de mon implication
familiale dans le champ tutélaire, mais surtout par les appels
à l' aide auxquels je réponds
bénévolement depuis plusieurs années… tant il
est vrai qu' on s' accoutume moins à la souffrance d' autrui
qu' à la sienne propre.
En relatant avec ses propres mots le caractère sidérant
de son expérience du bourbier tutélaire, toute victime
de celui-ci fait plus que raconter sa propre histoire. Consciemment
ou non, elle nous interpelle sur tous les registres d' interrogation
évoqués ci-dessous, qu' elle résume par une
suffocation récurrente: " comment
est-ce possible? "
" Comment est-ce possible dans ce pays que
j' ai aimé et pour lequel je me suis battu? Comment ai-je pu
me laisser abuser aussi longtemps? Quel sens attribuer à une
existence citoyenne passée dans l' ignorance de ces
réalités nauséabondes? Comment porter seul un
aussi lourd secret, et pourquoi les autres refusent-ils de le
partager? Pourquoi suis-je seul, dans ma famille, à m'
indigner, à prendre le mors aux dents et à me battre?
Se peut-il que tous ceux qui ont structuré ma vie par l'
ancienneté et la force des liens du sang ou de l'
amitié soient des lâches?
"
Cette sidération procède d' un subit et violent
sentiment d' irréalité qui s' empare de tout un chacun
face à l' imbécillité, à la
cruauté, et somme toute à l' éternelle
incertitude du réel (18). Cette insuffisance
déconcertante fait dire à CIORAN que " la vie non sublimée en rêve ressemble à
une Apocalypse de la bêtise et de la
vulgarité "; elle inspire à
Simone WEIL la certitude que " Dieu ne peut
diviniser que ce que nous avons d' abord humanisé
". Deux appels à ce "
supplément d' âme " déjà
réclamé par BERGSON, puis par beaucoup d' autres face
à la civilisation contemporaine.
Dépourvu de la profondeur philosophique et de l'
élévation spirituelle des uns ou des autres, je me
contenterai ici d' un " coup de gueule ".
La suite coulera de source. Comme à l' accoutumée, on
me dira " excessif ": " Quelle
véhémence! La colère l' égare! Vous qui
luttez à son côté, voyez comme il dessert votre
cause… Rejoignez-nous pour un vrai dialogue qui, n' en doutez pas,
fera 'évoluer les choses dans le bon sens'. "
Comme d' habitude je répliquerai en exposant des faits,
preuves à l' appui, et en concluant par quelques antiphrases:
" Bien sûr, je suis 'excessif'… Non,
le système qui détruit tant d' existences et rafle les
biens de ses victimes n' est pas 'excessif', lui… À l'
évidence, je suis clairement coupable de déroger aux
règles de la bienséance, d' incriminer des juges et des
auxiliaires de justice, de situer leurs comportements dans le
contexte pervers d' une dissolution psychologique, morale et
politique du corps social… Et certes il vaut mieux que j' aie tort.
Sinon... malheur à nous! ".
Mais tout de même… Quel tableau cette
société nous livre-t-elle donc, en sus des mille et un
scandales surgis des filières et des connexions entre Justice,
finances, immobilier, politique et trafics en tous genres? Par quel
signal cette démocratie nous fait-elle savoir, inconsciemment
et malgré elle, que les criminels et les voleurs qui s'
illustrèrent pendant l' occupation continuent de faire des
émules soixante ans plus tard, en temps de paix et de
quasi-prospérité? De nouveaux charognards dont les
rapines feutrées s' inscrivent décidément dans
une véritable tradition…
Intéressez-vous au sort des centaines de milliers de personnes
âgées dites " protégées " et
livrées aux prédations d' une tutelle extérieure
à la famille. Informez-vous jusqu' à la nausée…
puis libérez votre imagination, remontez le temps,
transportez-vous jusqu' aux années 40-44… et laissez les
images défiler. Voyez les salopards guigner, s' acoquiner,
dénoncer, envahir, saisir ou acheter à vil prix,
revendre, placer, se pavaner à la libération et chanter
la marseillaise après avoir condamné et tondu quelques
femmes, intégrer la classe politique, faire ou refaire de
beaux mariages, choyer leur descendance joufflue, vieillir en paix,
laisser la place à des héritiers non moins
rusés… Et tout continue jusqu' à nos jours, jusqu'
à ces ignobles et actuelles spoliations de vieillards, servies
par des lois qui, pour être iniques et grotesques au point d'
indigner plusieurs médias, n' en ont pas moins
été finement élaborées de manière
à garantir tous les niveaux d' irresponsabilité.
Et si vous niez cet apparentement entre les crimes
(que j' évoque ici nonobstant les différences de
contexte, d' ampleur et de gravité), admettez au moins la
continuité d' un mal absolu -précédemment
évoqué- malgré nos avancées apparentes en
tant de domaines: le pouvoir ignare, brutal et satisfait d' un
dominant sur un dominé. Un pouvoir pourvu des instruments de
la légalité et qui incarne, en ce début de
millénaire féru de changement, d' innovation et de
progrès en tout genre, la seule permanence indubitable.
Malheur donc aux faibles, aux " Vieux ", aux absents, à tous
les martyrs ou les déportés de l' Histoire et de la
vie. Gloire et feux de la rampe aux professeurs de vertu; aux
archanges de l' éthique, de la tolérance et des droits
de l' homme; aux millions d' indifférents nourris de
cinéma d' art et d' essai, pétris d' émois
culturels et d' élans humanitaires, schnouffés au
Téléthon et à d' autres
générosités publiques, amoureux de leur chien et
oublieux de leurs devoirs filiaux, habitués aux langueurs, aux
émotions furtives et aux autres mimiques d' une bonne
conscience torturée par les malheurs du monde, ouverts tout
grand, et à tous les sens du terme, au dialogue, à la
différence, aux problèmes et aux désirs d'
autrui, pour autant que ces gesticulations satisfont leurs profits,
leur " look ", et leurs fantasmes de béance
comblée.
Tous ces chantres ou ces courtiers ambivalents de la modernité
tardive s' avancent tels des travelos fardés, souriants,
bavards, impudiques et féroces, escortés, dans une
mascarade digne de leurs modèles felliniens, par les toges et
les complets vestons qui nous gouvernent.
Des propos aussi incisifs ne sont pas sans alimenter l' opposition
à laquelle se heurte mon entreprise de résistance, d'
analyse et de dénonciation. Pour légitimes qu' ils
soient en regard de l' histoire et du présent, ils me sont
imputés à tort, même si la plupart des dossiers
que je reçois font état du même fatal
scénario: placement abusif sous protection juridique,
consécutif à une hospitalisation ou un internement
psychiatrique et issu d' une enquête sociale ou d' une
expertise à la fois bâclée et alignée sur
les consignes du juge; enfermement dans un mouroir
éloigné; asphyxie financière; spoliation;
misère économique et sociale; dépression et
déséquilibre mental résultant
inévitablement de ce parcours; solitude et misère d'
une fin de vie dont nulle sociologie ou instance d' information ne se
risquerait à divulguer les détails matériels,
psychologiques, physiologiques et olfactifs sans susciter l'
hostilité de la majorité des Français; ceux qui
préfèrent ne rien savoir de cette " fin de partie ". En
effet, si le verrouillage est imposé d' en haut, il importe
aussi de ne pas traumatiser un lectorat plus décidé
à préparer ses prochaines transhumances vers les plages
ou les sports d' hiver que de vérifier et d' assumer
culpabilités latentes et possibles contraintes.
Les obstacles que je rencontre dans mon action
protestataire et dénonciatrice sont d' ordre à la fois
méthodologique, psychologique et pratique.
- Quel discours unique adresser à la pluralité des
niveaux socioculturels affectés par ces types de " protection
"? À qui parler? Pour qui écrire? À nos
dirigeants et à la classe intellectuelle, si
éloignés du " terrain ", du réel et de la
souffrance des démunis? Au " grand public " qui, à
force de vérifier l' échec des experts, des " intellos
" et des politiques dans la gestion et la protection de la
Cité, se défie des mots qu' il ignore et de quiconque
en use, allant souvent jusqu' à faire de l' inculture un
garant de bon sens et d' authenticité? Après tout,
peut-être valide-t-il à sa manière les reproches
de Georges STEINER à la haute culture (érudition et
raffinement). Celle-ci, de tout temps, s' accommoda des pires
carnages, avant de collaborer aujourd' hui à l'
avènement d' un " monde absolument plat ", dépourvu de
sens - c' est-à-dire de transcendance -,
désacralisé, désenchanté (19),
privé de ce que l' auteur de " Dans
le château de Barbe bleue " (20)
appelle aussi une " présence réelle ". Un monde tout
offert à la dilatation et à la " fétichisation du sujet qui, désormais seul
sur la terre, peut régner librement sur son vide
intérieur " (21). Du moins jusqu'
à sa rencontre avec le très actif et " substantiel "
principe du mal; avec l' horreur tutélaire par exemple…
C' est cette platitude ou cette vacuité contraires à
toute profondeur que j' interpelle ici, qu' elle soit parée d'
hermine et des autres insignes d' un pouvoir discrétionnaire,
ou ridée par les souffrances d' une proie " tombée de
haut " dans les rets d' un système judiciaire pour elle
inconcevable. Deux maillons extrêmes de la chaîne du
malheur et de l' inégalité, entre lesquels circulent et
s' entremêlent sans cesse autorité, indifférence,
complicités, règlements de comptes et profits.
- Il me faut certes affronter aussi la forte synergie qui
prévaut entre l' institution judiciaire, le pouvoir
médical, les affaires sociales et le secteur associatif; mais
aussi une nullité morale et intellectuelle rapidement
discernable chez la plupart de ces opérateurs du
système, garants de sa pérennité et de ses
dérives, agrippés à des positions de profit ou
d' irresponsabilité, installés dans une insolite et
quasi-collective médiocrité d' attitudes et de propos,
pourvus d' une aptitude déconcertante à normaliser
pusillanimité, méchanceté, inculture et
frustration. Surdimensionnées par l' univers bureaucratique,
ces caractéristiques s' opposent de la manière la plus
antinomique à l' hypothèse d' une vie
intérieure. Elles suggèrent cette carence ou ce
handicap ontologique qui incita Hannah ARENDT à s' interroger
sur une possible assimilation du mal au " vide de la pensée ",
à une atonie ouverte au pire, terrifiante pour qui la
dépouille de son emballage de certitudes, de rhétorique
emphatique et de principes éthiques les plus intangibles.
- Inscrites dans le délicat chapitre de la place faite aux "
Vieux " dans la France actuelle et située au carrefour de
nombreux secteurs professionnels publics et privés, la
question des tutelles et de la montagne d' argent qu' elles
concernent induit une mise en cause globale de notre
société au plan humain et civilisationnel. Pourtant,
comment développer une aussi vaste critique sans passer pour
un sous-marin idéologique ou se voir investi d' une
asocialité propice à quelque diagnostic
psychopathologique? Comment s' en prendre à tant de pouvoirs
tout en espérant à la fois stigmatiser publiquement
leurs profits illicites et se soustraire à d'
inévitables et dangereuses ripostes?
- Je n' étonnerai aucun lecteur en précisant que,
personnellement et lourdement affecté par l' isolement
progressif, la culpabilisation subreptice et en quelque sorte la
dépressurisation morale et sociale qui affligent tous les "
résistants antitutélaires ", je suis bien placé
pour étiqueter l' attitude mentale de ceux qui me refusent
leur aide. Les uns -mes proches de toujours- parce qu' ils ne me
trouvent plus guère fréquentable depuis que ma
disponibilité personnelle et ma participation minimale
à la comédie sociale (invitations,
théâtre, vacances) ont été annulées
par la montée en puissance de mon combat. Les autres -des
acteurs sociaux, médicaux, associatifs ou politiques- parce
que la spécificité de leur position professionnelle ou
bénévole se trouve toujours miraculeusement
décalée en regard d' une demande référant
exclusivement, selon eux, à un problème de justice. "
Ben voyons… "
- L' inconditionnalité du soutien et de la présence que
j'apporte à ma mère (22), tant sur son lieu
médical de vie que pour ce qui touche à son dossier
tutélaire et judiciaire, ainsi que l' aide que je tente de
fournir à d' autres victimes " incapables "
génèrent à mon encontre diverses remontrances ou
formes d' hostilité. Je n' aurais pas dû faire comme
cela… Je vais trop loin… Je n' ai pas coupé le cordon
ombilical… Je diffuse une énergie négative due à
la colère… Si je m' en prends à autant de gens et de
milieux, c' est assurément pour affirmer mon ego… Qui suis-je
d' ailleurs pour oser écrire ou parler au nom de tant de
malheureux et ameuter les médias à leur sujet? N'
est-il pas suspect de compromettre sa propre existence pour une cause
qui d' ailleurs n' est peut-être pas aussi grave que je le
prétends? Ne devrais-je pas " me faire aider " et entamer
peut-être une thérapie? Bref, ces feux croisés d'
un psychologisme sommaire et d' un égoïsme collectif
servis par la mauvaise foi me rappellent qu' il importe à tout
ce monde que j' aie tort! De quelque manière que ce soit, car
si d' aventure j' avais publiquement " raison " -de ne pouvoir
accepter passivement l' injustice faite à tant de personnes
vulnérables-, mes détracteurs auraient trop visiblement
" tort "- par manque de solidarité, d' empathie et de courage.
Une alternative dérangeante qu' ils tentent de résoudre
dans un immédiat rapport de force.
Ressentie comme un défi ou une insulte à la
mentalité générale et à l' air du temps,
cette " différence " se paie cher (… qui incite même
certain contempteur journalistique du système tutélaire
à caricaturer humoristiquement mon attitude filiale). Le
vérifient quotidiennement tous ceux que leur ferme attachement
à une personne " incapable " rend insupportables à des
responsables guidés par leurs stratégies douteuses,
leur dureté de cœur ou leur vieux rêve de faire payer au
monde entier quelque injustice de la nature: une juge impassible,
dont les traits anguleux, le regard minéral et le verbe
péremptoire invoquent froidement la force de la loi; un tuteur
expert en dessous de table, féru de calcul mental et de
combinaisons immobilières, qui alterne
obséquiosité face à la hiérarchie
judiciaire et cynisme dominateur avec ses " protégés ";
un médecin qui, gonflé de science et de certitudes "
couvre " les anomalies de son service; des parents impatients d'
hériter, dignes des plus belles pages de ZOLA.
Je ne suis, bien sûr, pas le seul à payer ainsi le prix
de la fidélité en actes à quelques valeurs de
base. Un petit nombre d' hommes et de femmes debout -des proches de "
majeurs protégés "- ont décidé que la
préservation de leur dignité de citoyens, de leur
humanité et donc du sens de leur existence s' inscrit
désormais dans une lutte sans merci, quoique inégale,
contre ce système de prédation. Ils ont fondé
avec moi le Collectif contre les abus tutélaires
(C.C.A.T.).
- Enfin, un survol des tarifs pratiqués par certains avocats
spécialisés dans la défense des " majeurs
protégés " nous offre une vue imprenable sur la
complicité de fait entre les différents acteurs d' une
vaste entreprise de profit. Un " système " dont la
complexité et la diversité brouillent les pistes, et
dont toute stigmatisation véridique s' avère à
la fois dangereuse et difficile. Dangereuse parce que son auteur
-à moins de disposer de solides appuis- s' expose à de
multiples représailles, facilitées au demeurant par l'
accusation de paranoïa que lui assènent non seulement les
individus mis en cause, mais encore une opinion publique à la
fois sous-informée, frileuse, peu disposée à
assumer l' inconfort de la découverte dérangeante
à laquelle elle se trouve conviée. Difficile parce qu'
il importe aussi de mentionner l' humanité et l'
honorabilité de certains juges et tuteurs, non sans contrer d'
ailleurs l' argumentation dominante qui, s' appuyant sur l' existence
de cette minorité généreuse (23) pour en
exagérer l' importance et en attribuer les mérites au
plus grand nombre, n' a de cesse de m' imputer excès et
amalgame. Difficile aussi parce que des entreprises de
désinformation viennent conforter la passivité de ceux
qui ne veulent rien savoir. Notamment à travers la publication
d' articles et d' ouvrages qui réduisent les causalités
du problème à un manque de crédits, de personnel
et d' éthique.
De questions interdites en non-dits obligés.
Quiconque découvre comme moi -bien
au-delà de sa propre " affaire " et des décombres de sa
vie détruite- le contenu atterrant de nombreux dossiers de
tutelles ou de curatelles prédatrices s' étonne moins
de la nature des faits stricto
sensu que de leur ampleur, de leur
fréquence, et aussi de l' impunité et de l'
outrecuidance paisible de leurs auteurs.
Les questions se pressent alors dans son esprit, de manière
à la fois confuse, prosaïque et lancinante.
Comment cela est-il possible, au vu et au su de tout le monde?
Comment tant de responsables peuvent-ils voir, savoir, ne rien dire
et ne rien faire? Comment a-t-il fallu, à une époque de
communication et d' information, être soi-même
plongé dans cette abjection pour en connaître vraiment
l' existence? D' autres secteurs de l' appareil étatique ou de
la société civile dissimulent-ils de semblables
monstruosités? Quelle légitimité l'
émotion culturelle, la vibration intellectuelle, l' expression
sentimentale ou le positionnement idéologique et citoyen
conservent-ils dans le refus de voir et de combattre tant de
saloperies et de souffrances?
Pourquoi ne pas enchaîner ici sur les interrogations que me
dicta ce sujet, l' an dernier, dans le cadre d' un séminaire
international? (24)
" Quelles frustrations ou aversions
secrètes, collectives et violentes notre image suscite-t-elle
alors chez tous ceux que nous interpellons au nom des valeurs
universelles? Quelle crédibilité notre dialogue
interculturel et nos mots d'ordre d' intégration
conservent-ils auprès de ceux qui, venus d' ailleurs et
consternés par certains contrastes soigneusement exclus des
débats de société, ont bien noté, eux,
que les chiens de ce pays n' ont guère souffert de la canicule
qui, récemment, emporta 15 000 de nos " Vieux "...? Doit-on s'
étonner que cette population pluriethnique, bousculée
par le communautarisme et interpellée par les principes
républicains, réagisse à des faits de ce genre
et à d' autres encore, liées notamment à l'
univers carcéral? Qu' elle en use comme autant de points d'
appui pour réfuter notre référentiel axiologique
et les principes fondateurs de notre édifice sociopolitique
ou, tout au moins, pour contester notre capacité à les
exprimer en actes? Ne doit-on pas se demander si une part du
malentendu conflictuel qui sépare l' Occident et les pays du
Sud n' est pas liée à l' impossibilité ou au
refus de ces derniers d' adhérer à notre
évolution récente, au plan sociologique, relationnel,
familial, bref sur le registre de " l' humain "? (25) Dans l'
affirmative, ne peut-on considérer que leurs argumentations et
leurs jugements à notre égard -dont, certes, l' un des
effets pervers tient à ce qu' ils aident trop souvent les
intéressés à différer un peu plus
autocritique et prise de conscience de leur situation et de leurs
responsabilités réelles- sont liés à des
chocs psychologiques face aux bouleversements imposés par la
modernité dans nos propres sociétés? Le " retard
" des sociétés du Sud dites " en transition " ou " en
voie de développement " ne peut-il être envisagé
comme un a priori de notre impatience compulsive à imposer la
suprématie mondiale de notre modèle de " progrès
"? Pourquoi nos débordements d' émotion collective, nos
déclarations d' amour à la Différence et nos
circuits touristico-humanitaires ne nous laissent-ils jamais
découvrir notre image dans le regard de l' Autre? Ne
craignons-nous pas d' en subir le caractère décapant,
malgré notre solidarité financière avec les
victimes de lointaines catastrophes et nos autres efforts pour
accréditer le rabâchage médiatique de notre
émouvante générosité? Saurons-nous un
jour combien notre revendication de cette
générosité -avec l' aplomb que confère
notre dominance économique et technique- vire facilement
à la farce? Comment pouvons-nous, à ce point, oublier
non seulement que la psychologie des profondeurs a depuis longtemps
inventorié les soubassements obscurs des grands sentiments
(26) , mais encore que nous avons ridiculisé ou
diabolisé ceux-ci pendant des décennies, à l'
instar de toute forme de morale ou de sublimation " traditionnelle "?
Serons-nous toujours assez balourds et obliques pour
persévérer dans des duplicités
éventées et un narcissisme de masse qui nous
investissent d' un ridicule d' autant plus singulier que nous
cultivons par ailleurs autodérision, humour et autres formes
de distanciation? Tarderons-nous encore à prendre en compte la
répulsion de ceux qui nous reprochent le caractère
provisoire, successif et interchangeable des vérités au
nom desquelles, plus que jamais, nous secouons le monde en affirmant
le secourir? De quel fait ou de quel événement " total
" (totalement signifiant) apprendrons-nous un jour à ne plus
voir dans nos controverses stériles, nos apories
mortifères, nos vérités relatives, nos
simulacres et notre " mentir vrai " (27) l' expression d' une riche
et créative diversité? (28)"
Quand refuserons-nous de voir plus longtemps
différences, traditions culturelles et autres formes de l'
altérité prises à parti,
infériorisées, faussement exaltées ou
caricaturées (29) selon nos besoins et nos humeurs,
muséographiées et littéralement placées
sous la tutelle d' une modernité qui, après tout, ne
procède que de notre entendement, de nos intérêts
et de nos stratégies? Quand déciderons-nous d' ailleurs
qu' il est temps de redéfinir la modernité, de refonder
ce concept mouvant, impérial, situé au carrefour
incertain de la sociologie, de la politique, de l' histoire et de la
science, mais surtout générateur d' un rapport au monde
par trop évolutionniste, productiviste, mobile, novateur et
dominateur? Prendrons-nous un jour conscience, dans un accès
de lucidité, que non seulement les " principes universels " au
nom desquels nous mettons en cause les sociétés du Sud
ne se rapportent à aucun système de valeurs stable et
fédérateur ni à aucune conception unanimiste de
la Personne, mais encore qu' ils se parodient ou se contredisent
eux-mêmes dans les excès, les inversions et les
pathologies de l' hypermodernité?
C' est alors seulement que nous stopperions
rétrécissement du temps, diktat de l' urgence,
massification, violence, hyperconsommation, fragmentation des
identités, ainsi que tous les autres fléaux qui
ballottent en tous sens un sujet hyperactif, narcissique,
défoncé, " internetisé ", angoissé,
incapable d' individuation, plongé dans de nouvelles
temporalités, interpellé et mis en demeure d'
adhérer, pour exister, à ce groupisme
hystérique, glouton, jubilatoire,
délétère et somme toute infernal…
Nous détournant alors de nous-mêmes, nous retrouverions
un chemin vers nos anciens; vers la découverte de l' Autre et
aussi de cette dignité singulière que lui
confère la proximité de la mort.
Nous n' en sommes pas là. " Au contraire de toute réflexion sur quelque forme de
délinquance ou de perversion dûment identifiée,
les interrogations sur les méfaits du système
tutélaire français et aussi sur la situation du grand
âge dans notre société ne s' appuient jamais sur
une analyse globale de l' évolution du corps social. De
sévères accusations et un discrédit
définitif sanctionneraient toute tentative explicite d'
évaluation causale des ruptures, des distorsions et des
pathologies sous-jacentes aux légitimités provisoires
édictées par la modernité ou plutôt par
ses ultimes excroissances. Malheur à quiconque, dans les
sciences sociales ou les médias, conceptualiserait quelque
processus contemporain d' insensibilisation et d' assèchement
collectifs, en ferait un objet de recherche, en débusquerait
l' origine et la dynamique au sommet de la hiérarchie du "
système " ou dans ses rouages centraux, en annoncerait l'
aboutissement fatal, dû à la coalescence de diverses
caractéristiques culturelles, idéologiques et
comportementales d' une population donnée.
Toute tentative pour cibler et combattre un tel processus de
déshumanisation apparaîtrait à la fois comme un
prétexte politiquement suspect pour régler son compte
à la modernité, et aussi comme un détournement
immoral de la démarche psychosociologique. Une démarche
consacrée aujourd' hui à de grandes causes comme le
marketing télévisuel et la prévention
publicitaire des rides, des surcharges pondérales ou des
fuites urinaires qui génèrent la mélancolie de
millions de citoyens-consommateurs-démocrates. (30)
"
Si donc une évolution générale de notre
société peut être perçue à la fois
comme le contexte et le terreau des nombreuses formes de maltraitance
et de crapulerie tutélaires, incriminons tout de go notre
suractivité hystéro-créative médicalement
assistée; nos virées touristiques culturellement et
sexuellement motivées; notre platitude sur l' écran d'
un relativisme pour lequel tout se vaut et rien ne vaut rien; nos
temporalités discontinues, ponctuées par le tag, le
clip, le zap (31) et d' autres tentatives spasmodiques d' irruption
dans le monde du sens; notre démocratie dyslexique,
tiraillée entre les vociférations nationales-populistes
et l' arrogance élitaire d' une " nomenklature "
prédatrice; notre violence compulsive, subrepticement
totalitaire, " cool ", pacificatrice, prophylactique, dissuasive et
communicationnelle; notre libéralisme à la fois " soft
", mâtiné de papouilles conviviales et d' ironie
conventionnelle, mais néanmoins dominateur et tentaculaire;
nos bovins littéralement fous d' être devenus carnivore;
notre gestion du marché de la catastrophe, entre
multiplication des sources de pollution et accroissement des moyens
de lutte contre celles-ci; notre pornographie obsessionnelle,
envahissante, investigatrice, minutieuse, officielle et commerciale;
nos déballages psy. sur l' étal d' un reality-show ou d' une
émission scientifico-égrillarde, doctement
commentés par quelque mercenaire du savoir; notre sacro-sainte
Expansion, déjà tétanisée par l' approche
d' un tsunami
gériatrique; notre refus de toute descendance, par lassitude
de soi, névrose animalière, peur du présent et
du lendemain, confort anticonceptionnel, circuits exotiques d'
adoption, sexualités moins " reproductives " que " ludiques "
et inversées, culpabilisation de la grossesse au nom du
rendement de l' entreprise; nos extraversions et gesticulations
hip-hop de 7 à 77 ans; nos clubs du 3ème âge et
autres associations pour " bien vieillir ", notoirement
abouchées avec des prédateurs tutélaires; nos
présidents d' associations tutélaires travestis en
délégués régionaux du Médiateur de
la République et d' autant plus aptes à guider les
meurtris de la vie vers un dispositif de " protection juridique ";
notre industrialisation du grand âge et nos incitations
obliques à une liquidation euthanasique ou suicidaire de
celui-ci, mal dédouanées par une théorique et
improbable gériatrie de pointe; notre fluidité sociale,
pétrochimique, financière, automobile de "
crétins à roulettes " (32) bourrés de Prozac et
lancés comme des bulles dans le Grand Alambic; bref, nos
angoisses de consommateurs obèses et terrifiés par l'
envers du miroir… par les empreintes de l' âge, l'
indifférence et les dents longues d' une jeunesse sans
états d' âme, le contrat obsèques, la
déchéance Alzheimer, l' expertise psychiatrique, le
carcan tutélaire, le " placement en institution ", le retour
des couches-culottes, les pas d' une surveillante dans la nuit et la
solitude du mouroir, le râle d' une voisine qui n' en finit pas
d' agoniser…
Ce sont, bien sûr, ces travers et ces
hantises qui, en sus d' un égoïsme facilement travesti en
individualisme libertaire ou entrepreneurial, renforcent notre
indifférence teintée d' animosité
vis-à-vis de nos " Vieux ". Sous nos yeux, ceux-ci s'
éternisent littéralement, sans produire autre chose que
du besoin, de la souffrance et de l' emploi sous-valorisé. C'
est d' eux et de leurs biens qu' il s' agit dans ces lignes, ainsi
que des protecteurs tutélaires qui, en " bons pères de
famille " et en prospecteurs professionnels exploitent
légalement cette mine à ciel ouvert pour y
séparer le fric des vieux cartilages…
Plutôt que de s' opposer aux crimes contemporains de la
Bête en agissant au présent sur le cours des choses "
dérangeantes ", nous multiplions les déclarations et
les cérémonies de repentance, les déplorations
chorégraphiques et littéraires sur les crimes
passés, ainsi que les autres moyens rétrospectifs,
sublimatoires et cathartiques d' un autorafistolage collectif,
maladroit, surchargé et somme toute ridicule (33). Une
hypocrisie qui s' exprime notamment par l' usurpation verbale,
gestuelle, culturelle ou publicitaire de tout ce qui nous fait
aujourd' hui défaut face aux peuples maigres trop longtemps
soumis à notre " tutelle ": intensité affective,
vitalité, courage, dignité et autres concepts,
sentiments ou représentations qui, dans notre " musée
imaginaire ", ressemblent à ces " arts premiers " devant
lesquels s' extasie et s' innocente volontiers l' intellectuel
présumé de la Cité.
Mime et simulacre dessinent donc notre " look " et notre
pseudo-identité. Ils accélèrent tant une
déréalisation du monde (34) impulsée par des
réseaux virtualisants et des bouleversements
multimédiatiques de l' espace-temps, que la quête
énervée d' un surréel dont l' univers sensible
ne serait que l' illusion ou l' anamorphose. D' où notre
incrédulité, notre apathie ou nos couinements
pathétiques lorsque des événements violemment "
réels ", comme surgis du néant, nous prennent au
collet...
Cet enchaînement de constats et d' interrogations m' emmenant,
loin des problèmes tutélaires, vers des
considérations générales et relatives à
toute forme de manipulation et d' oppression, je l' ai rapidement
inclus et développé dans une action
multidirectionnelle, associative et militante d' une part,
individuelle, relationnelle, rédactionnelle et physique d'
autre part. Une action rendue vaine et presque dérisoire ai-je
dit, par la puissance de l' appareil d' État, mais dont l'
urgence ne peut être niée, face aux forfaits, à
l' assurance et à l' impunité des réseaux
puissants qui gangrènent les institutions et spolient les "
majeurs protégés " pour remplir les poches de
particuliers, les caisses de partis politiques ou des coffres
ministériels.
L' information et l' innocence interdites.
La vraie question est de savoir comment de telles
monstruosités peuvent être froidement organisées
à une époque où toute discrimination d' ordre
ethnique, religieux ou sexuel engendre des indignations
médiatiquement orchestrées qui, pour être trop
souvent sélectives et tardives (35), n' en aboutissent pas
moins à la stigmatisation officielle de faits
répréhensibles.
Si la réponse est à chercher dans le fonctionnement
institutionnel, elle gîte aussi dans une sensibilité de
masse. Tandis que les uns peuvent à la fois militer pour le
respect des peuples démunis -ceux qu' ils vont photographier
au loin après avoir remisé papa ou maman dans une "
maison "- et s' esclaffer devant les gags d' amuseurs publics ciblant
les maladresses ou les relâchements du grand âge, d'
autres -les plus atteints- rient de " la ferme " et d' un monde rural
tourné en dérision sur le petit écran
(36).
Une actuelle et forte interdiction intellectuelle, médiatique et politique de "faire des vagues" en divulguant les prédations du système judiciaro-tutélaire, ou en dérogeant d' ailleurs aux normes culturelles et psychosociales du "prêt à penser", s' appuie d' une part sur cette crétinisation massive et orchestrée, d' autre part sur des formes dévoyées de pondération ou de sagesse (37). En portant l' anathème sur toute volonté individuelle ou collective qui, refusant la soumission aux forces du chaos et de la barbarie, se décrète encore maîtresse d' elle-même, des événements, des perspectives et des décisions, elle discrédite la vitalité encore possible d' une réponse immédiate, instinctuelle et agressive à tout nouveau surgissement de la Bête. En empêchant de la sorte les vastes fraternités et les riches aventures qui font l' honneur des hommes et de leur combat contre les forces du Mal, elle abaisse l' horizon et le regard des enfants gras d' aujourd' hui vers la console d' un jeu électronique, pour un plaisir virtuel et un réel ennui.
" Vous abandonnez vos vieux, puis vous les mangez. C' est vous les cannibales… " me dit un jour un juriste africain, sans doute peu soucieux de la portée psychanalytique de son assertion mais parfaitement informé des problèmes de tutelle puisqu' il travaillait alors dans un tribunal d' instance. Connaissant mon parcours et mes travaux scientifiques, il ne jugea pas nécessaire de préciser que l' anthropophagie attribuée à de nombreux groupes africains ingestion essentiellement spirituelle et symbolique semble peu de chose comparativement à ce que font " les Blancs " dans ce domaine… C' est pourquoi le lecteur doit me pardonner de citer ici un extrait de mon dernier ouvrage (38), dans lequel je qualifiais comme suit les prétentions universelles du consommateur occidental, maître (ou supposé tel) du " village mondial ": " (…) autant dire (…) un système paroxystique de dévoration et d' inversion en regard duquel (en Afrique) le monde à l' envers des doubles et des sorciers anthropophages ressortit à un ultime enchantement de la condition humaine. "
Nos pratiques intellectuelles et politiques dans
les rapports Nord-Sud -et plus particulièrement dans la
relation "préférentielle" de notre pays à l'
Afrique- présentent d' ailleurs plusieurs niveaux de
similitude avec le traitement tutélaire appliqué par la
justice française aux " majeurs protégés ". Dans
chacune de ces deux sphères distinctes d' application
présumée des droits fondamentaux de la personne et
aussi de placement d' un dominé sous la tutelle d' un
dominant, la distance semble s' accroître entre discours et
fonctionnement institutionnels.
Ce paradoxe réfère, de manière plus large,
à d' autres contradictions (que nos innovations conceptuelles
et analytiques semblent renforcer plutôt que les dissoudre):
celles qui apparaissent entre l' arrimage officiel de l' Occident aux
"valeurs universelles" et la violation tranquille de ces principes
par les promoteurs de l' hypermodernité; entre le niveau
critique d' opacité conceptuelle et de virtualisation de la
réalité objective où se situent ces derniers et
leur projet de village planétaire; entre leur production
asymptotique de complexités conflictuelles aux plans
théorique et pratique et leur fantasme ultralibéral de
gouvernance et d' harmonie mondiales.
Le caractère circonstanciel de ma découverte des
horreurs du système tutélaire français -par
implication personnelle, violente, familiale et judiciaire- m'
incite, en tant que chercheur en sciences sociales, à m'
interroger une fois de plus sur les insuffisances et les
déficiences, en regard du réel, de la connaissance
théorique, non participative et distanciée; sur l'
incapacité de la plupart de ses tenants à s' engager de
manière directe dans la réalité et le devenir de
leurs objets de recherche; sur leur refus persistant de franchir la
limite intellectuelle, éditoriale et polémique
en-deçà de laquelle le corps social et politique
cantonne, métabolise et récupère in fine, de manière
valorisante, toute critique à son encontre… et au-delà
de laquelle une riposte décisive du pouvoir diffame et
détruit toute forme de résistance.
Ce blocage psychologique et politique de toute découverte et
de toute dénonciation qui mettrait en péril nos
convictions sur l' effectivité des mécanismes
démocratiques de la société française
risque, à terme, de réactiver un principe infernal de
chosification de la Personne. Celui qui, il y a soixante ans,
déshonora le siècle et consacra la "mort de Dieu".
Or, c' est bien la prolifération de métastases
totalitaires planquées dans les replis de l' inconscient
collectif que dévoilent, à quiconque décide d' y
porter quelque lumière, les profondes coulisses de la gestion
du grand âge et du handicap. Incongrue, traumatisante et
inacceptable s' avère toute découverte personnelle de
l' engrenage de pièges juridiques, d' entreprises
immobilières, de filières médicosociales, de
cellules psychiatriques et d' enfermements "Longs Séjours" qui
assure la spoliation, la maltraitance et l' extinction
programmée de centaines de milliers de personnes
âgées.
Toute stigmatisation de ce fait de société pour le
moins révoltant s' avère, on l' a vu, plus que
difficile à une époque où la tiédeur du
troupeau, maintenue par le thermostat du politiquement correct, s'
oppose à toutes les formes de radicalité non
validées par les chiens de garde et les bergers de la
communication de masse (39). Un clonage mental qui assure cette
inertie du tout que Jean BAUDRILLARD appelle "la puissance du
neutre".
Il est certes possible, au cours d' un repas officiel ou d' un
séminaire de recherche, d' obtenir un assentiment
désolé en détaillant (brièvement, car il
ne faut pas " peser ") quelques " affaires de tutelle ". Pour autant,
bien sûr, qu' on sache trouver la transition, imposer un sujet
aussi malodorant à l' intellectualité ambiante, et
mépriser quelques demi-sourires dubitatifs. Mais on
soulève toujours une incrédulité et des
protestations unanimes en abordant, au-delà de l'
atrocité des faits, l' ampleur nationale du problème,
le nombre incroyable des acteurs ou complices directs ou indirects de
ce qu' il faut bien considérer comme un fait de
société, et enfin l' indifférence
générale d' une population qui, notons-le, ne s'
émeut pas que les "Vieux" soient aujourd' hui refoulés
à la porte des hôpitaux.
Pour un auditoire qui ne peut adhérer à l'
énormité de ma dénonciation et serait en
difficulté si je marquais des points publiquement, il s' agit
de me prendre rapidement à partie et de me mettre en
défaut. Le plus souvent en me taxant d' excès, d'
émotivité incontrôlée ou de violence
verbale et asociale. L' échange est, à peu de chose
près, toujours le même.
- Arrêtez, Monsieur! Nous sommes tout
de même en démocratie! D' accord pour dénoncer
des brebis galeuses parmi les tuteurs et même chez les juges,
mais n' exagérons pas. Tout ce qui est excessif est
insignifiant! Si la dimension du problème remettait en cause,
comme vous le dites, l' évolution du corps social et la
démocratie elle-même, nous en serions informés
depuis longtemps, et nous aurions réagi! D' ailleurs, quelles
preuves apportez-vous, hormis ces dossiers, qui permettent une telle
généralisation?
- Allons donc! Vos positions socioprofessionnelles respectives ne
vous laissent pas ignorer une très actuelle contradiction
entre notre magistère sur les droits de l' homme et nos
transgressions massives de ceux-ci dans les prisons, les maisons de
retraite, les centres de tri pour étrangers ou d' autres lieux
d' enfermement. Comment ce possible empilage de secteurs de
violations des droits la personne ne vous invite-t-il pas à
plus de curiosité face à mes efforts pour alerter votre
humanisme sur le registre des tutelles?
D' autre part, qu' en est-il de la culture générale
dont vous excipez si volontiers? Avez-vous oublié l'
énigme non résolue que pose historiquement la
simultanéité de maints épisodes salvateurs de l'
histoire des hommes et d' entreprises génocidaires ou
ethnocidaires lancées par les libérateurs
eux-mêmes? Pouvez-vous seulement feindre d' ignorer cet
apparentement psychologique et philosophique entre idéologie
libératrice et système totalitaire? Un
homéomorphisme qui, certes, reste encore à
débusquer -tels ces gènes délinquants dont l'
évocation hypothétique ouvre parfois des portes sur l'
abîme- mais dont l' existence ne fait plus de doute. Pourquoi
dois-je donc vous convaincre de ce que vous savez déjà
sur un paradoxe qui, depuis toujours, associa, dans les esprits et
les faits, les progrès les plus significatifs aux errements ou
aux débordements les plus calamiteux?
Enfin, je n' insulterai pas votre intelligence en supposant que vous
ne savez rien du rôle de paravent trop souvent assigné
à l' idéologie des droits de l' homme par des crapules
adonnées aux transgressions les plus lucratives de ces
mêmes droits.
Alors, pourquoi dois-je affronter votre suspicion et tout
démontrer? Pourquoi les informations que je vous livre preuves
à l' appui, et dont vous ne contestez pas la
véracité, ne vous incitent-elles pas à en savoir
plus et à réagir à cette fin, en tant qu'
humains; en tant qu' intellectuels férus d' analyse
sociologique et pétris d' exigences éthiques; en tant
qu' acteurs sociaux, politiques ou médiatiques; en tant que
détenteurs de l' autorité publique; en tant que
prêtres, archevêques et autres professionnels de l' amour
divin; en tant qu' élus garants des libertés
fondamentales? Pourquoi être aussi réfractaires au
doute, à l' inquiétude, à la prise de risque qui
seuls pourraient vous détourner de collaborations douteuses et
faire de vous des résistants? Mais sans doute la fierté
d' enfants en quête de modèles ou le bonheur de vieux
parents perclus de rhumatismes et de désillusions ne
dessinent-ils pour vous aucun horizon… Question de
rentabilité, sans doute…
Fin houleuse du dialogue.
Ma colère et ma gêne furent quelques fois considérables, notamment à la fin de ce dîner où la maîtresse des lieux, cultivée, belle et distinguée, se leva de table avec un air ennuyé, presque douloureux. D' un geste, elle mit fin à ce débat trop bruyant en montant le volume d' une musique jusque là indistincte. C' était l' une des plus belles cantates de Bach (Jesus meine freude - Jésus ma joie). Le silence se fit, à peine troublé par quelques gargouillis digestifs. Les fronts s' inclinèrent, soutenus chacun par une main très blanche. Une fois de plus, émotion culturelle, recueillement compassé, profondeur affectée, pseudo-sensibilité à la condition humaine et autres mimiques de la comédie sociale servaient à circonvenir toute dénonciation " excessive " et compromettante de l' ordre établi. Un ordre qu' on se réserve le droit de mettre en cause et de moquer… mais toujours en-deçà d' une limite indépassable et dans le respect de conventions non dites qui garantissent la collusion des dominants et le statut des dominés.
Pour en finir avec un combat trop inégal.
Militant pour l' établissement d' une vraie
réforme de la protection juridique des majeurs axée sur
nos valeurs humaines et démocratiques, et luttant aussi pour
une dénonciation globale, détaillée, nominative
et radicale des multiples formes de maltraitance et de liquidation du
grand âge, j' en appelle depuis dix ans, et en vain, à
toutes les composantes du peuple français. J' ai cru longtemps
que celui-ci, héritier des Lumières, engagé dans
l' exaltation permanente des valeurs universelles et soucieux de la
qualité de son apport à la construction de l' Europe
nouvelle, ne serait pas sourd au désespoir de tant de ses
anciens qui crient " au secours! ". Il y allait selon moi de son bien
le plus précieux: ce qu' il reste de son humanité et de
son honneur. Fort peu de choses en vérité, surtout pour
ce qui touche à l' honneur. Une notion aujourd' hui
désuète et improbable dans un Occident dépourvu
de toute forme immuable et identifiable de vérité et de
morale, et dont la France actuelle n' assigne les derniers
soubresauts qu' à la criminologie, à l'
ethnopsychiatrie ou à l' histoire.
À vrai dire, cette notion surdéterminée posa
toujours problème, dont BOSSUET disait déjà qu'
elle " fait tant de bien et tant de mal
dans le monde, qu' il est malaisé de définir quelle
estime on doit en faire " (40), mais qui,
plus près de nous et contrairement à l'
évolution générale des idées, incita
Georges BERNANOS à écrire: " L' honneur est un absolu. Qu' a-t-il de commun avec les
docteurs du relatif? " (41). Observons qu'
elle fut tout à la fois, et à des degrés divers,
production narcissique, idéal du moi, référence
individuelle ou collective, promotion sociale et violente du pouvoir
ou de grands principes, monopole identitaire et ostentatoire d' une
classe, d' une nation ou d' une idéologie, rempart contre son
terrifiant contraire, et aussi enflure ou source de profit facilement
disqualifiable au pluriel.
Si elle a été réévaluée et
recomposée à l' aune de la psychanalyse et des sciences
humaines, ses reliquats exsangues et ses avatars suspects en
conservent le nom, pour surgir parfois d' un antagonisme officiel. J'
ai décidé de ranimer ceux-ci et de les brandir face aux
tricheurs et aux falsificateurs qui, tranquillement, invalident nos
institutions et nos valeurs sociales. Celles auxquelles je m' en
remettais depuis l' enfance.
Comment, donc, réagirais-je si j' avais l'
heur de vivre dans une société héritière
de quelque forme de point d' honneur, et après que ma
mère, rappelée à Dieu, m' aurait
libéré de mon devoir de présence et de vigilance
à son côté?
Au nom de cette dernière, estropiée sur son lieu
médicalisé de vie, bafouée par sa tutelle,
condamnée par la justice de son pays et menacée de
représailles par la juge en raison du soutien que lui ont
apporté de nombreux médias, au nom des " majeurs
protégés " victimes d' un système d' État
impliqué dans une entreprise de spoliation et de maltraitance
des personnes vulnérables, et me référant
à la compréhension dont bénéficia, en
1967, Gaston DEFERRE (député SFIO) lors de son duel d'
honneur contre René RIBIERRE (député UNR), je
défierais le tuteur en combat singulier, et à travers
lui le système qu' il représente. Ma démarche
serait discrète, incisive et courtoise.
Si ce notable du département 92 -Président de l'
Association tutélaire de Boulogne-Billancourt,
délégué régional du Médiateur de
la République dans les Yvelines- relevait le défi, et
bien qu' étant l' offensé, je lui concèderais le
choix des armes selon une alternative qui, pour n' être pas
inscrite dans des conventions classiques, ne m' en paraît pas
moins équilibrée: une rencontre au pistolet ou une
explication au sabre court japonais, dit wakizashi.
S' interroger sur la plausibilité ou le
grotesque, dans la France d' aujourd'hui, d' un cartel lancé
par l' une des innombrables victimes de l' horreur judiciaire, c' est
aussi se demander si l' apathie et l' indifférence des
citoyens, face à la tyrannie qui défigure la
république, feraient ou non place à la frustration, au
sarcasme et à l' invective contre celui d' entre eux qui s'
offrirait à grand frais semblable catharsis. Rien n' est moins
sûr.
Un avenir encore incertain, soumis in fine à ma
volonté, jugera de l' opportunité d' inscrire cette
question dans les actes. Il décidera de la manière de
refermer honorablement ce dossier; c' est-à-dire du sens de ce
qu' il me reste à vivre.
Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI
Paris le 19-5-2006
L' Harmattan
Notes
1. Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' Institut de recherche pour le développement (I. R. D.), fondateur du Collectif contre les abus tutélaires (C. C. A. T.).
2. " Discours de la servitude volontaire " (1548).
3. Sans oublier non plus les avocats, dont je ne m' autorise à évaluer l' efficacité et l' honnêteté qu' à partir de diverses expériences personnelles. La dernière en date parle d' elle-même: 21 mois d' atermoiements et de manœuvres dilatoires ou dolosives pour mettre au point une procédure d' assignation de l' État en responsabilité, 4594 euros d' honoraires et, enfin, un désistement qui empêche tout dépôt de l' assignation. En confiant le dossier de tutelle de ma mère à Maître Jacques MIQUEL, en juin 2003, j' avais pourtant insisté sur l' urgence de l' affaire, compte tenu de l' âge et de la santé de cette innocente victime de la Justice (93 ans à l' époque). Le 28 septembre 2005, le Bâtonnier enjoignait tout de même cet avocat à " restituer à Monsieur Frank HAGENBUCHER la somme de 1094 euros et quatorze centimes (1091,14 €), avec intérêts de droit à compter de la présente décision, outre la TVA au taux de 19,60 % ainsi que les frais d' Huissier de justice, en cas de signification de la présente décision. "
4. C' est pourquoi je situe cette dénonciation sur un plan général, à l' exclusion de toute analyse technique du problème.
5. Investing in Health, The World Bank' s 1993 World Development Report.
6. En 1981, dans " L' Avenir de la vie ", ce conseiller personnel de François Mitterrand affirme: " Je crois que l' important de la vie ne sera plus de travailler, mais d' être en situation de consommer, d' être un consommateur parmi d' autres machines de consommation. Je crois que dans la logique même du système industriel dans lequel nous nous trouvons, l' allongement de la durée de la vie n' est plus un objectif souhaité par la logique du pouvoir. Dès qu' on dépasse 60-65 ans, l' homme vit plus longtemps qu' il ne produit et il coûte alors cher à la société. En effet, du point de vue de la société, il est bien préférable que la machine humaine s' arrête brutalement plutôt qu' elle ne se détériore progressivement. On pourrait accepter l' idée d' allongement de l' espérance de vie à condition de rendre les vieux solvables et créer ainsi un marché. Je suis pour ma part, en tant que socialiste, objectivement contre l' allongement de la vie parce que c' est un leurre, un faux problème. L' euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit: la logique socialiste, c' est la liberté, et la liberté fondamentale c' est le suicide; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société. " [Cité par le professeur Debré dans " Nous t' avons tant aimé "].
7. Selon cette humaniste singulière, il vaut mieux que " les personnes âgées et frêles se suicident plutôt que de devenir une charge pour la société. En fait, c' est presque un devoir. […] Si je devais aller dans une maison de retraite, ce serait un gaspillage terrible pour ma famille qui pourrait utiliser cet argent à meilleur escient ou même que la société pourrait utiliser avec l' impôt sur l' héritage. " (Interview: Jasper Gerard rencontre la Baronne Warnock - Il faut mourir avant de devenir vieux), The Sunday Times, 12/12/2004].
8. De même qu' une interprétation du fonctionnement tutélaire réfère à celui du système judiciaire, l' état actuel de la justice nous ramène, dans toute analyse sérieuse, à l' évolution du corps social. Si l' implication des sciences humaines semble donc indispensable, il faut déplorer la collaboration notoire - au pire sens du terme - de quelques socio-anthropologues avec le système tutélaire. Dispensant à celui-ci une caution éthique et scientifique, ils contredisent toute dénonciation des horreurs évoquées ci-dessus et secondent le pouvoir dans une entreprise aussi lucrative que déshonorante…
9. Je dispose d' un témoignage d' avocat pour attester mes dires quant à ces menaces proférées contre ma mère.
10. Il s' agit encore de Camille HAGENBUCHER, ma mère, âgée aujourd' hui de 96 ans.
11. Pour violente qu' elle soit, notre histoire
fournit - bien avant la Déclaration des droits de l' homme et
du citoyen, dont l' article 2 fonde le droit de résistance
à l' oppression - de lumineux exemples de courage, de
conscience et de fidélité à quelques lois
supérieures de l' humanité.
Charles IX fit transmettre aux commandants de ses provinces l' ordre
d' assassiner tous les protestants. Il s' en trouva certains pour
refuser l' application de telles instructions. Saint-Héran
répondit à l' ordre du Roi en ces termes: "
Sire, j' ai reçu un ordre sous le
sceau de votre majesté de faire mourir tous les protestants
qui sont dans ma province. Je respecte trop votre majesté pour
ne pas croire que ces lettres sont supposées; et si, ce qu'
à Dieu ne plaise, l' ordre est véritablement
émané d' elle, je la respecte trop encore pour lui
obéir ". (Cité par Arno
Klarsfeld lors du procès de Maurice Papon - le Monde, 7
janvier 1998).
En 1767, le prince de Beauvau, coupable, aux yeux du roi, d' avoir manifesté une indignation exagérée devant l' injustice faite aux femmes protestantes emprisonnées dans la tour de Constance, fut menacé par le ministre de se voir révoqué de ses fonctions de gouverneur du Languedoc. Mais le fonctionnaire était un homme au sens plein et rare du terme: un homme libre. Aussi sa réponse fut-elle que le roi était maître de lui ôter le commandement que Sa Majesté avait bien voulu lui confier; mais non de l' empêcher d' en remplir les devoirs selon sa conscience et son honneur.
12. Invitons pourtant le lecteur à s' informer sur la notion récente d' " humanitude ", conçue et commercialisée par des entrepreneurs en gérontologie. Émotion, tendresse, caresses programmées et technicisées s' inscrivent dans des formations professionnelles et payantes, destinées à contrebattre le phénomène de la maltraitance. Il y est question de " toucher tendresse ", de " capture sensorielle ", de " manutention relationnelle ". Quel progrès! Vive la technique!
13. Comment oublier les mots forts de NIETZSCHE sur les outrances et les conséquences néfastes d' un scientisme que BERGSON n' était pas encore venu tempérer par les ressources de son " intuition " et de son " élan vital ": " La science est à la sagesse ce que la vertu est à la sainteté; elle est froide et sèche, elle est sans amour et ne sait rien d' un sentiment profond d' imperfection et d' une aspiration plus haute. (…) Elle transporte sur ses serviteurs son propre caractère et (…) par là elle sclérose ce qu' ils peuvent porter d' humain en eux. Tant qu' on entend par culture l' encouragement de la science, elle passe avec une froideur implacable à côté du grand homme souffrant, car la science ne voit partout que des problèmes de la connaissance (…) Et on s' apercevra avec étonnement qu' au bout de fort peu de temps, avec une activité pareille, l' homme se dessèche et en est réduit à agiter ses os comme un squelette. " En dépit de la rupture théorique avec l' idéologie scientiste qui a semblé s' affirmer, depuis un quart de siècle, à travers plusieurs colloques internationaux [Cordoue (1979), Tsukuba (1985), Venise (1986), Vancouver (1989), Tokyo (1995)], l' émergence d' une approche globale ou holistique semble avoir moins freiné le culte " rationnel " d' une science " pure et dure ", que multiplié les divisions conflictuelles parmi les " scientifiques " et les " intellectuels ".
14. Nous ne sommes alors pas très loin, pour les plus jeunes et les plus remuants d' entre nous, de ces confusions pernicieuses entre l' évasion " touristico-existentialo-tropicale " et la " passion humanitaire ". Confusions fourre-tout transformant le champ de la misère en terrain d' affirmation multiforme de l' ego occidental, et dont la forme la plus grotesque associe le rallye automobile avec la distribution de livres et de médicaments.
15. Cf. aussi " La pensée transdisciplinaire et le réel. (Textes et entretiens suivis d' un hommage à Stéphane LUPASCO) ". Michel CAMUS, Olivier COSTA de BEAUREGARD, Nicola DELLAPORTA, Jacqueline KELEN, Gilbert DURAND, Roberto JUARROZ, Lima de FREITAS, Edgard MORIN, Basarab NICOLESCU, Philippe QUÉAU. Édition Dervy, 1996 (p. 142 - texte de Michel CAMUS).
16. Organisée par le Programme des Nations Unies pour le développement et patronnée par Jacques CHIRAC, la troisième édition du " Forum du développement humain " s' est tenue à Paris du 17 au 19 janvier 2005. Le texte de présentation de cette grande messe précise que " la France et le PNUD ont en commun une vision du développement fondée sur sa dimension humaine et sur les valeurs de solidarité, d' équité et de liberté. " Il y est précisé que ces Forums " sont un espace de dialogue ouvert au niveau mondial entre chercheurs et représentants des pouvoirs publics, de la société civile et du secteur privé. "
17. " L' avenir des tutelles, analyses, fondements et prospectives ", sous la direction de Monique SASSIER, Thierry FOSSIER, Henry NOGUES, Gérard BROVELLI, Ed. Dunod, Coll. Action sociale.
18. Un vacillement circonstanciel du rapport au réel, accru aujourd' hui par l'avènement du virtuel (cf. infra).
19. Marcel GAUCHET, " Le désenchantement du monde ", Gallimard, 1985.
20. Georges STEINER, Paris, Gallimard, 1991.
21. Jean-François MATTEI. " La barbarie intérieure ". Puf, 1999-2004.
22. Camille HAGENBUCHER, née SACRIPANTI: 96
ans, atteinte de la maladie d' Alzeimer, placée sous tutelle
extérieure à la famille, estropiée dans le
Centre de Long-séjour où elle réside (un œil
crevé et une épaule luxée), traduite en justice
et condamnée par le TGI de Paris suite aux comportements
répréhensibles de son tuteur (Ch. HERLIN) lors de la
vente de son appartement, menacée devant témoin par la
juge des tutelles C. FOURNIER, en raison de ma campagne
médiatique. Un grand merci à l' État
français… Quant à moi, il faut me faire taire. Menaces
anonymes au téléphone et chantages divers se sont
succédés pendant une longue période.
Le 13 novembre 2000, j' interpellai la juge Anne GAILLY, lors d' un
colloque organisé à la mairie de Boulogne-Billancourt
(" Adultes, handicap, dépendance: des solutions "). Cette
magistrate en était l' invitée de marque et servait de
faire-valoir à plusieurs professions notoirement
intéressées par les personnes âgées
(tuteurs, directeurs de maisons de retraite, notaires, etc.). Lors de
ce colloque, la Juge refusa publiquement de répondre à
mes questions sur le sort de ma mère (estropiée sur son
lieu de résidence, assignée en justice, suite aux
comportements hétérogènes de son tuteur), tout
comme elle avait sèchement refusé de le faire, devant
témoin, en me recevant dans son bureau. Quelques jours
après (le 21 novembre 2000), elle émettait une
ordonnance infamante dans laquelle, nonobstant les attentions et le
soutien que je prodigue notoirement à ma mère, elle
affirmait que je mettais " en péril le bien-être " de
cette dernière. Elle sous-entendait de la sorte que mon
conflit avec la direction du Centre de long séjour
consécutif à un nombre élevé d' accidents
gravissimes allait nécessiter le transfert de ma mère
vers un autre établissement, possiblement très
éloigné de la capitale.
M' ont apporté leur
soutien: RTL, le 26 mars (émission
" ça peut s'
arranger ", avec René-Jacques
BAPTISTE); Le canard enchaîné, le 25 avril 2001 ("
Aux fous! ", de
Patrice VAUTIER); L' Express [le 12 juillet 2001 (" La tutelle sous surveillance ",
de Marie HURET); France-info (Franck COGNARD), le 6 Juillet 2002; La
Croix, le 30 juillet 2002 (Marianne GOMEZ: " Une vieille dame aux prises avec la tutelle
"); Libération, le 6 août
2002 (Emmanuelle PHILIPPART: " Un fils
impuissant face au tuteur de sa mère "); Le Parisien (éd. des Hts-de-Seine), le 26
août 2002 (Thimothée BOUTRY: "
Frank impuissant face au tuteur de sa mère "); le magazine financier Capital, en février 2003
(Alexandre PHALIPPOU: " Le scandale des
tutelles "); L'Express, le 4 octobre 2004
(Gilles GAETNER: " Tutelles. Les abus d' un
pouvoir. "); Le Point, 14 octobre 2004
(Irène INCHAUSPÉ: " Sinistres
tutelles "); Le Parisien, le 22 mai 2006
(Bruno MAZURIER: " On se heurte à un
mur du silence ").
23. N' oublions ni les quelques avocats qui se veulent au service des personnes les plus démunies ni les rares experts en psychiatrie à la fois honnêtes et soucieux de contrer les dérives du " système ".
24. Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes. (Forum de Delphes, octobre 2004).
25. Nombre de causalités de l' échec latent du "développement", c' est-à-dire aussi de la rationalité qui sous-tend les rapports de l' Europe avec le Sud, se rapportent à nos choix civilisationnels, ainsi qu' aux mutations sociales et culturelles qui les conditionnent. Elles nous renvoient à nos capacités réelles ou supposées d' auto-investigation. Des capacités vitales pour une connaissance distanciée de soi, pour une perception approchée (car inéluctablement ethnocentrée) de l' image qu' en reçoit l' Autre, et enfin pour une compréhension opératoire de l' impact de cette image dans divers autres univers psychoculturels. C' est dire plus simplement que la connaissance de soi s' avère indispensable à une saine prise en compte de l' altérité. Une vérité nécessaire tant à la structuration d' une existence individuelle qu' à la définition d' un ordre mondial et des valeurs universelles censées le fonder.
26. C' est à sa manière et hors des chemins battus que Milan KUNDERA, dans " Les testaments trahis " (Gallimard, 1993), insiste sur la critique kafkaienne de la sentimentalité. Il rappelle les termes par lesquels KAFKA stigmatise dans son journal les romans de DICKENS: " Sécheresse du cœur dissimulé derrière un style débordant de sentiments. "
27. Dernière œuvre romanesque d' ARAGON, " le mentir-vrai " illustre l' antinomie qui associe tout désir de communication authentique en direction du plus grand nombre à une inclination pour la complexité, l' ambiguïté et le travestissement.
28. Si, par délicatesse ou prudence, les
Congolais ne rappellent pas spontanément au pouvoir occidental
la multiplicité antagonique de ses discours de
suprématie et de légitimation, ils résument
parfois de manière lapidaire cette permanente humiliation: "
Le Blanc a toujours le
micro! "…
" C' est dans le charivari de salles de
cinéma populaires que, dans les années 60-70, je pris
conscience, au Congo, de la finesse pénétrante du
regard africain sur l' Occidental. J' étais alors
interloqué et perplexe chaque fois qu' une vague de fous rires
tonitruants secouait le public à un moment du film
censé faire vivre au spectateur un suspense haletant ou
quelque autre type d' émotion extrême. Je compris
finalement que la foule réagissait - indépendamment de
la qualité du film - au caractère artificieux de
certaines situations. Particulièrement lorsque celles-ci
semblaient trop visiblement confectionnées par un narcissisme
outrancier et un activisme étranger au cours naturel des
choses de la vie, comme apprêtées par des personnages
impatients de les vivre, ou plutôt de consommer
mimétiquement des joies, des malheurs, des haines, des
accidents. Je m' aperçus tout d' abord que ce décalage
- et, disons-le, ce mode de ridicule - était perçu
comme une caractéristique du comportement des Blancs. Puis je
compris que ces derniers provoquaient une hilarité
générale, au cinéma ou dans la vie, lorsque,
nonobstant ces artifices, ils revendiquaient - avec des mines
adéquates - quelque intensité sentimentale ou
authenticité émotionnelle: la démarche
usurpatrice devenait une parodie désopilante. J' ignorais
alors que ces observations recevraient, trois décennies plus
tard, les confirmations aberrantes du reality-show et de la mise en
spectacle définitive de l' Occidental triomphant devant un
village mondial mis en demeure d' applaudir.. " (Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia
MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes.
(Forum de Delphes, octobre 2004).
29. Nonobstant notre vocation
méditerranéenne et aussi notre passé colonial -
dont les acteurs affichèrent toujours, au moins formellement,
leur respect de l' islam - nous publions des carricatures du
Prophète, feignant surprise et indignation devant les
grondements du monde arabomusulman. Ce faisant, nous revendiquons une
" liberté de création ", un humour et une force de
critique certes légitimes et fondateurs de notre
société. Rappelons tout de même que ce sens de la
dérision nous permet souvent aujourd' hui d' outrager et de
diaboliser nombre d' individus, de groupes et de cultures: ceux qui,
fidèles à la substantialité de leurs valeurs et
à la sacralité de leur foi religieuse, nous semblent
réfractaires à la démocratie, ou plutôt
à notre entreprise de subversion ou d' inversion des
fondements sociaux et biologiques de l' humanité.
Et si nous prétendons tomber des nues face aux protestations
violentes du monde musulman, c' est que nous préférons
passer pour des imbéciles plutôt que pour des
provocateurs. Mais au fait, pourquoi exclure l' hypothèse d'
un crétinisme de masse (n' excluant d' ailleurs pas notre
duplicité), sous-tendu par un ethnocentrisme congénital
et une inculture radicale? Je me souviens de l' échange de
cadeaux officiels entre le président algérien
BOUMEDIENNE et son homologue français venu en visite dans les
années 70. Le premier, dans un geste conforme à sa
prestigieuse tradition, offrit un pur-sang. Le second
présenta… un chien. Aucun commentaire dans la presse
française quant à l' opportunité de fournir
semblable animal à un président arabe. Je me sentis
seul dans ma stupéfaction…
Sur le fond, et quelles qu' en soient les manipulations politiques et
violentes, l' " affaire des caricatures " réfère non
seulement à la nécessité de préserver les
droits d' expression propres à tout système
démocratique, mais aussi aux notions de respect et de
sacralité. Deux notions progressivement mises à mal en
Occident parce que contraires à notre relativisme axiologique
et au primat de la liberté (ou plutôt de notre
conception de celle-ci). Au fait, que respectons-nous vraiment,
hormis l' argent et malgré nos emphases moralisatrices? Nos
anciens? La femme? Le sexe? La pudeur? Nous-mêmes? La
différence? Parlons-en de notre respect de la
différence! Nous sommes toujours devant celle-ci comme une
poule devant un couteau, et ce malgré thèses,
colloques, déclarations et autres contorsions par lesquelles
nous excipons de notre authenticité devant l' Histoire, de
notre humanisme démocratique et, disons-le, de notre belle
âme. À l' exclusion de toute implication dans l' action,
de toute capacité de nous faire respecter en imposant notre
dignité, de toute empathie convaincante avec l' Autre. Bref,
en toute démagogie et avec cette désarmante
naîveté qui nous empêche de savoir que nous sommes
vus…
Semant la confusion, mêlant le vrai au faux, multipliant
contradictions et provocations, conservant un ascendant moral et
médiatique autant que politico-économique dans des
stratégies et des manipulations tour à tour
performantes et contreproductives, inconscients de notre ridicule ou
des antagonismes que nous soulevons et trop confiants dans la
sécurité offerte par l' édifice européen
auquel nous déléguons nos incapacités et nos
problèmes, nous exigeons des pays pauvres reconnaissance ou
gratitude pour le monde que nous leur dessinons. C' est le contraire
que nous obtenons déjà.
30. Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes. (Forum de Delphes, octobre 2004).
31. Jean-François MATTEI. " La barbarie intérieure ". Puf, 1999-2004.
32. Gilles CHÂTELET. " Vivre et penser comme des porcs (De l' incitation à l' envie et à l' ennui dans les démocraties-marchés) ". Exils Éditeurs, 1998, Paris.
33. " Ridicule ", tel fut en 1996 le " film culte " de la société française; un spectacle dont le préambule scatologique me chassa de la salle avant la fin du générique: quelque part, à l' époque de Louis XVI, un homme dans la force de l' âge, en habit de cour, dégrafe son pantalon et urine sur un vieillard paralysé, allongé devant lui. Métaphore inconsciente de la place optimale faite aux " vieux " par les humanistes hypermodernes. " C' est un film fait pour choquer " me rétorquèrent en chœur, entre la poire et le fromage, les quelques collègues cinéphiles auxquels je devais la découverte de cette " œuvre remarquable " et que j' écoutais affirmer leur audacieux refus de " toute limite à l' expression culturelle "… Agacé par cet ensilage de fourrage intellectuel et d' extrémisme moutonnier, je mis fin à la conversation en leur proposant méchamment de " faire " sur la table, devant eux, ce que leurs facultés olfactives ne pourraient assurément supporter…
34. Jean BAUDRILLARD et Paull VIRILIO ont perçu et analysé ce " meurtre de la réalité ".
35. La généralisation récente d' attitudes et de comportements antisémites n' a eu d'égal, depuis quelques années, que la pondération d' une part importante de la classe politique.
36. Émission humoristique sur TF1. Des célébrités de tous âges et venues de milieux différents vivent en autarcie dans une ferme archaïque privée d' eau courante et d' électricité.
37. Selon L. WITTGENSTEIN, " La sagesse est quelque chose de froid et, dans cette mesure, de stupide. " Elle " ne fait que te dissimuler la vie. " Elle " est comme une cendre froide, grise, qui recouvre la braise. "
38. " Le Prophète et le Militant (Congo-Brazzaville). Histoires de vie, messages des génies ". L' Harmattan, 2002, Paris.
39. J' ai envoyé des courriers en direction
des institutions, des médias et des personnalités
possiblement concernés par le " problème " en raison de
leur fonction ou de leur positionnement officiel au plan humain et
idéologique. En vain.
J' ai notamment contacté Madame Marylise Lebranchu, Ministre
de la Justice; Monsieur H. FALCO, Secrétariat d' état
aux personnes âgées; Monsieur François FILLON,
Ministre des Affaires Sociales du Travail et de la Solidarité;
Monsieur C. JACOB, Ministre délégué à la
famille; Monsieur MATTEI, Ministre de la Santé, de la famille
et des personnes handicapées; Monsieur Charles PASQUA,
président du Conseil général des Hauts-de-Seine;
Monsieur André SANTINI, maire d' Issy les Moulinaux; Monsieur
Émile ZUCCARELLI, député Maire de Bastia;
Monsieur Charles SANTONI, ex-Bâtonnier; Dominique VERSINI,
secrétaire d' État à la lutte contre la
précarité et l' exclusion; Monsieur FRIMIGACCI,
Président de l' amicale des Corses d' Île de France;
Monsieur Jean-Marie COLOMBANI, Directeur de la publication au journal
" Le Monde "; Radio paese " a Corsica in Pariggi "; le journal " L'
humanité "; Le Parti communiste français; Monsieur Edwy
PLENEL, Directeur de la rédaction au journal " Le Monde ";
Monsieur Alain GRESH, rédacteur en chef du mensuel " Le Monde
diplomatique "; Monsieur Noël MAMÈRE,
Député de la Gironde; Monsieur Philippe de VILLIERS,
Président du Conseil général de la
Vendée; Monsieur Henri LAGRAVIÈRE, avocat et
franc-maçon; Monsieur Bernard LANGLOIS, directeur fondateur de
l' hebdomadaire " Politis "; Maître TETAUD, UNAFAM; Monsieur
GUEDJ, ex-collègue de ma mère et juge des enfants au
tribunal de grande instance de Nanterre; Monsieur Julien COURBET,
journaliste; Monsieur Jean-François LACAN, journaliste;
Jean-François KAHN, fondateur et président du conseil
d' administration du magazine " Marianne "; Madame Martine HALLEZ,
journaliste mensuel " Notre temps "; Monsieur Gérard DESMET,
journaliste à l' hebdomadaire " La Vie "; Monsieur Jean-Pierre
FOURCADE, sénateur maire de Boulogne-Billancourt; Monsieur
Christian LE ROUX, Directeur de Cabinet du Médiateur de la
République; Madame Bernadette CHIRAC, première dame de
France; Monsieur Jacques CHIRAC, Président de la
République; Monsieur Dominique de Villepin, premier Ministre;
Monsieur Arnaud LÉVY, Rédacteur en chef du service
société du quotidien " France soir "; Monseigneur
LUSTIGER; Madame Stéphanie PAILLET et Monsieur Éric
POURBAIS, journalistes à radio Notre Dame; l' association
solres 92, crée après la canicule pour veiller sur le
bien-être, la sécurité et la dignité des
personnes âgées; l' association " Bien vieillir à
Boulogne ", située longtemps dans le même immeuble que
l' association tutélaire de Boulogne-Billancourt. Quant
à Monsieur PERBEN, il a reçu mon dossier par trois
canaux différents. La plupart des éléments de
cette liste à la Prévert (d' ailleurs non exhaustive)
n' ont pas cru devoir me répondre ni prendre en compte l'
urgence du problème; les rares réponses
enregistrées étaient purement dilatoires et me
référaient… à la Justice. Datée du 22
mars 2006, une lettre des services de Pascal CLÉMENT, actuel
Garde des Sceaux, vient de me parvenir, qui me signale que mon
dossier a été transmis à la Chancellerie… Puis
j' apprends que ma requête a été finalement
soumise au jugement de la Cour d' Appel.
40. Oraison du 24 mars 1666.
41. " Les grands cimetières sous la lune ".


Originaire du nord de la Corse, ancienne directrice à l' Éducation surveillée, atteinte par la maladie d' Alzheimer, placée sous tutelle extérieure à la famille, Camille SACRIPANTI, veuve HAGENBUCHER (98 ans), a été estropiée sur son lieu de vie médicalisé, traduite en justice suite aux comportements répréhensibles de son tuteur, et finalement condamnée par le TGI de Paris à payer à la place dudit tuteur. Le " Canard enchaîné " a titré " Aux fous! ". Ripostant à une vaste campagne de presse, la Juge des tutelles s' est faite menaçante, déclarant qu' un scandale médiatique aurait des conséquences très graves pour la vieille dame… Frank, le fils cadet de Camille, a fondé le Collectif contre les abus tutélaires (CCAT). Il dénonce depuis 10 ans un système d' État qui accomplit le pire du pire: la spoliation et la maltraitance d' innombrables personnes âgées, handicapées et vulnérables. Il stigmatise des synergies perverses entre Justice, Affaires sociales et Pouvoir médical… Élargissant son propos, il inscrit ces horreurs dans une évolution à la fois matérialiste et " tartufienne " du corps social, entre exaltation forcenée des droits de l' homme et désacralisation totale de la personne, consumérisme glouton et humanisme péremptoire, inculture crasse et intellectualisation de surface, perte de mémoire historique et inclination compulsive à la commémoration, assèchement affectif presque caniculaire et quête éperdue de reconnaissance, culte officiel de la liberté et groupisme moutonnier, humour conventionnel et inconscience fatale du ridicule ambiant, triomphe de la science et crétinisation de masse reconnue comme telle, appel au respect de la différence et mépris visible de l' altérité, qu' elle soit culturelle ou générationnelle… Comment, dès lors, s' étonner de la place faite aux " Vieux " dans ce pays? de l' exploitation de leur faiblesse et de leurs biens?
Refusant de s' appuyer sur l' actualité, de politiser le débat ou de prétendre à quelque exhaustivité, Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI se contente ici de cibler les contradictions flagrantes d' une évolution civilisationnelle marquée par les pathologies de l' hypermodernité. Son cri de colère est légitimé par une expérience directe et réitérée du système judiciaire et tutélaire.
Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' Institut de Recherche pour le Développement (IRD), fondateur du Collectif contre les abus tutélaires (CCAT), Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI a fait sa carrière dans la recherche pour le développement, après être passé par l' enseignement de la philosophie et le journalisme. Ia travaillé en Afghanistan,en Afrique centrale (Tchad, Cameroun, Congo) et en Egypte.
Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' IRD, Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI a fait sa carrière dans la recherche pour le développement, après être passé par l' enseignement de la philosophie et le journalisme. Il a travaillé en Afghanistan, en Afrique Centrale (Tchad, Cameroun, Congo) et en Égypte.
au (33) 613 27 32 83
Création 06/2009 Précédentes mises à jour 07, 08, 09, 10, 11, 12/2009, 01, 02, 03, 04, 05, 06, 07, 08, 09, 10, 11, 12/2010, 01, 02, 03, 04, 05, 06, 07, 08, 09, 10, 11, 12/2011, 01, 02, 03 et 04/2012 Dernière mise à jour 05/2012