L' enfer tutélaire

 

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NOS AÎNÉS ENTRE TUTELLE ET CANICULE

Une exception française

(Texte d' humeur sur une production sociale)

Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI (1)

À Camille HAGENBUCHER (née SACRIPANTI, à Bastia), 96 ans, ex-directrice à l' Éducation surveillée, atteinte de la maladie d' Alzheimer, jugée et condamnée à la place de son tuteur qui, en vendant son appartement, avait lésé les acquéreurs; estropiée sur son lieu médical de résidence; explicitement menacée par la juge des tutelles en raison de la médiatisation du dossier.
À Lucile CHOFFAT, 83 ans, veuve d' un pilote de chasse, mise sous curatelle renforcée et placée dans un mouroir après l' incendie de son appartement, malgré une santé et des facultés intactes.
À Suzanne NACHNER., 83 ans, flanquée sous tutelle sans avoir subi d' expertise, dotée d' une finesse et d' une rapidité d' esprit hors du commun, contrainte de vivre misérablement en dépit de ses 2.000 euros par mois, lancée dans un combat désespéré contre ses " protecteurs ".
À tant d' autres " majeurs protégés " dont les souffrances et les humiliations quotidiennes resteront à jamais confidentielles.

Aux Juges et aux tuteurs honnêtes et courageux qui tentent d' humaniser leur champ professionnel.

À David P., qui a connu hier une mort atroce dans les locaux de l' association tutélaire dont il dépendait, à Villeurbanne. Devant une dizaine de personnes, ce " majeur protégé " d' une trentaine d' années s' est immolé par le feu. Plus qu' à tout autre, je lui dédie ce texte, ainsi qu' à ses proches. Fraternellement.
Qui osera affirmer que ce drame, inscrit dans un vaste et sombre contexte, ne valide pas, à lui seul, la démarche atypique et provocatrice par laquelle je conclus ma protestation (cf. p. 73-74)?

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En me penchant pour la première fois sur le traitement institutionnel et l' industrialisation du grand âge dans la France contemporaine, j' avais derrière moi plusieurs années de combat individuel ou associatif contre les abus du système tutélaire.
Ces abus, repérables au carrefour de multiples violations des libertés fondamentales, m' avaient déjà édifié sur la situation des " Vieux " dans notre pays, et notamment sur la gravité du problème de la maltraitance en institution.
J' avoue être aujourd' hui abasourdi, voire angoissé, par la confirmation magistrale de mes craintes quant à la continuité et à l' aggravation d' une forme de totalitarisme particulièrement abjecte, dont participent la complicité ou l' indifférence de la quasi-totalité des acteurs judiciaires, politiques, sociaux, médicaux, scientifiques, intellectuels et religieux… Gigantesque réseau de liens de profits et de servilité, similaire à celui que dénonça LA BOÉTIE lorsque, anticipant sur les analyses contemporaines du totalitarisme, il montra que nulle tyrannie ne repose uniquement sur la force: ce sont les hommes qui "
s' asservissent et se coupent eux-mêmes la gorge " en devenant à la fois oppresseurs et opprimés, victimes et complices d' un pouvoir suprême (2).

C' est peu dire que la récapitulation des conséquences d' une désacralisation déjà ancienne de la personne au profit de son implacable exploitation économique ne laisse pas indemne. Elle nous confirme, si besoin est, la réversibilité radicale des grands principes humanitaires dans l' économisme ambiant. Elle éclaire une " rationalisation du marché hospitalier " qui, permettant à la Banque mondiale de rafler au détriment de l' OMS le leadership de la santé internationale, et à des grands groupes de devenir actionnaires ou propriétaires de cliniques et d' hôpitaux, transforme la santé en produit, le malade en consommateur, le médecin en fournisseur de soins et le directeur de clinique ou d' hôpital en chef d' entreprise. Elle valide nos craintes, pour nos proches et nous-mêmes, quant à la plausibilité de quelque projet ou perspective de fin de vie sereine. Enfin, elle rappelle à chaque citoyen l' urgente nécessité de dénoncer et de combattre la duplicité schizoïde d' une société simultanément adonnée à la valorisation publique de ses fondements humanistes et à une violation organisée des droits de l' homme.
C' est à cette fin que je propose ici mon témoignage et mes réactions -à la fois spontanées et réflexives- face à la diversité des formes de maltraitance imputables au système judiciaro-tutélaire. Non sans stigmatiser aussi la confidentialité de ces méfaits qui, pour avoir été récemment et ponctuellement entamée par quelques médias, n' en est pas moins confortée par le silence des acteurs sociaux, politiques ou religieux; par l' indifférence quasi générale des sociologues et autres spécialistes du fonctionnement social, dont certains, d' ailleurs, osent se commettre avec des structures tutélaires et les valoriser à travers de soi-disant recherches menées parmi la population des " majeurs protégés "; par la sélectivité des indignations contre la discrimination, le racisme et la barbarie; par la crédulité et la frilosité d' un public enclin à voir dans les quelques faits portés à sa connaissance autant de " dérapages " du système, certes regrettables mais dépourvus de signification générale, et dans leur dénonciation médiatique la preuve du caractère démocratique de notre société...

 

L' enfer tutélaire. État des lieux.

Le " Rapport d' enquête sur le fonctionnement du dispositif de protection des majeurs " a été établi en 1998 par les Inspections générales des Finances, des Services judiciaires et des Affaires sociales. Les conclusions alarmantes de ce document incisif et clair n' ont, deux ans plus tard, pas été infirmées par le très policé " Rapport définitif du groupe interministériel sur le dispositif de protection des majeurs présidé par M. FAVARD ".
Le premier de ces deux textes est remarquable tant par la rigueur de l' analyse des insuffisances et de l' épuisement du système face à l' évolution du contexte démographique et socio-économique, que par le souci manifeste de ses rédacteurs de cibler et de dénoncer les comportements répréhensibles de nombreux acteurs tutélaires. Sa mise en cause du dispositif actuel de protection des " majeurs incapables " mérite ici une évocation qui, pour être synthétique et non exhaustive, n' en reprend pas moins les observations ainsi que les termes essentiels. Ce document souligne notamment:
- La complexité et la faible cohérence du cadre juridique et institutionnel.
- L' érosion des principes fondateurs du système, nettement perceptible à travers "
l' affaiblissement du critère légal d' altération des facultés personnelles " et le non-respect du principe de priorité familiale.
- L' excessive liberté des juges dans le choix de la mesure et leur trop grande "
latitude dans le choix du mode de gestion ".
- Le contraste entre d' une part la vision idéale d' un législateur soucieux d' assurer l' équilibre entre les quatre pôles du système (familial, judiciaire, médical et social), et d' autre part une réalité plutôt consternante (juges submergés par le nombre des signalements, procédures en masse, décisions fréquemment déterminées par les avis des médecins ou le fonctionnement des associations, rareté des mesures réexaminées).
- La prédominance de la saisine d' office, liée au pouvoir discrétionnaire du juge. Elle prévaut "
au détriment de la priorité conférée aux requêtes d' origine familiale par l' article 493 du Code civil ".
- La multiplication et la diversification des sources de trop nombreux signalements que ne régule aucune politique homogène.
- Le caractère fréquemment sommaire d' une instruction menée "
par un juge isolé, surchargé et sous influence ".
- Le faible pourcentage des cas faisant état d' une véritable audition de la famille. L' audition du majeur, bien qu' elle soit obligatoire (sauf avis médical contraire) est très insuffisamment mise en pratique. Le recours à l' enquête sociale reste insuffisant. La faible implication des parquets ainsi que la rareté des avocats qui interviennent dans les procédures concernant les " incapables majeurs " fragilisent la position de ces derniers. Le juge tend à s' appuyer préférentiellement sur deux types d' acteurs essentiels de la chaîne de décision: 1) les médecins, dont les prescriptions recommandant une mise sous protection sont le plus souvent prises en compte par le juge, tant pour le choix de la mesure que pour ce qui a trait au mode de gestion préconisé. 2) Les organismes tutélaires, dont l' influence et les pressions s' avèrent souvent excessives, mais à l' avis desquels le juge se plie très fréquemment en raison de leur connaissance "
de la personnalité et des besoins du majeur ".
- La rareté du réexamen des mesures, qui n' est ni imposé ni prôné par le système français.
- Un défaut de contrôle dont les conséquences peuvent, en cas de défaillance, engager la responsabilité de l' État: faiblesse des moyens dévolus à cette tâche; hétérogénéité des pratiques; collaboration variable des greffiers; inventaires non systématiquement réalisés; "
gestion financière 'sans filet'", assurée par des gérants de tutelle qui peuvent retirer à volonté l' argent liquide, utiliser les cartes bancaires, faire des virements sans pour cela produire des titres de paiement, arbitrer entre différents produits proposés par les banques et les compagnies d' assurance…
- La passivité des DDASS, auxquelles cette insuffisance de contrôle peut être également imputée.
- Les pratiques répréhensibles: utilisation des comptes-pivots par l' extrême majorité des associations; fréquentes indélicatesses perpétrées par les gérants de tutelle, dont les comportements frauduleux ne sont le plus souvent détectés qu' après la dénonciation d' un proche de la victime.

Bien qu' assujettis au devoir de réserve, les rédacteurs de ce texte doivent être remerciés pour leur souci manifeste d' en finir avec la combinazzione quasi-générale dans laquelle s' inscrivent procédures et gestion tutélaires.
Cependant, l' improbabilité de toute mise en cause des hautes sphères de la fonction publique, ainsi que les menaces qui, dans ce milieu, découragent toute éventuelle ardeur à diffuser la vérité réduisent les conclusions de ce " Rapport d' enquête " à un catalogue d' euphémismes en regard de l' énormité des violations des droits de la personne dont se rendent coupables nombres de juges et de tuteurs… Sans compter bien sûr les maillons d' une longue chaîne d' intervenants et de bénéficiaires: banques, assurances, offices notariaux, syndics d' immeubles, pompes funèbres, secteur immobilier, artisans, antiquaires et brocanteurs, etc. (3)
Quant au " Rapport FAVARD ", plutôt que de se livrer à quelque figure de rhétorique pour suggérer la réalité des faits, il atténue délibérément ceux-ci, ainsi que les responsabilités. Non sans laisser pourtant percevoir à la fois l' esprit de ses rédacteurs et une singulière attitude européenne vis-à-vis de l' argent des " Vieux ". Il restitue, en effet, une recommandation du Conseil de l' Europe qui met en garde toute réforme contre… "
les dangers d' un contrôle excessif ".

C' est pourquoi, en sus de l' action menée par l' Association française contre les abus tutélaires (A. F. C. A. T.), il était temps que le Collectif contre les abus tutélaires (C. C. A. T.) entre en scène. Celui-ci s' élève fermement non seulement contre les faits énumérés par le " Rapport d' enquête sur le fonctionnement du dispositif de protection des majeurs ", mais encore contre:
- Le déverrouillage et le " bidouillage " des logiciels informatiques de gestion.
- Les filières organisées de placement abusif sous protection juridique, de spoliation caractérisée et de détournement mafieux de la loi.
- Les transgressions de la loi, de l' éthique et des droits fondamentaux de la personne.
- La violation banalisée des droits des " majeurs protégés " et de leurs proches.
- Les refus des juges et des tuteurs de payer un avocat demandé par la personne " protégée ".
- Les expertises psychiatriques bâclées, inexistantes, abusives parce qu' établies en complicité avec des acteurs tutélaires.
- Les internements psychiatriques abusifs, effectués en vue ou dans le cadre d' une action tutélaire.
- Les conditions répréhensibles dans lesquelles sont mis en vente nombre de biens immobiliers.
- Les liens illicites entretenus (dans les hôpitaux, les maisons de retraite ou les Centres de Long séjour) par des bénévoles de l' animation ou des membres du personnel avec les secteurs immobiliers et bancaires ainsi qu' avec les associations tutélaires.
- Les liens non moins contestables établis par des clubs du troisième âge ou des associations de soutien aux personnes âgées avec des associations tutélaires.
- Les conditions expéditives dans lesquelles des personnes âgées sont, en milieu hospitalier, placées sous protection juridique.
- Les rapports préférentiels entretenus par juges et tuteurs avec des compagnies d' assurance, des agences immobilières, des banques, des antiquaires, des brocanteurs, des artisans du bâtiment, des sociétés de pompes funèbres, des notaires et tout autre secteur professionnel intéressé par les biens des " majeurs protégés ".
- Les synergies entre les Tribunaux d' Instance, le pouvoir médical, les affaires sociales, les directions des institutions dans lesquelles sont placés nombre de " majeurs protégés ", les administrations municipales, les Conseils généraux, etc. Ces affinités et ententes institutionnelles interdisent notamment la mise en cause d' un établissement en cas d' accident grave ou de maltraitance.
- Le traitement indigne ou le délaissement dont font l' objet de nombreux " majeurs protégés " privés, comme chacun sait, de tout soutien et de tout recours dans les maisons de retraite et autres Centres de Long séjour.
- L' endettement et l' asphyxie financière de la personne " protégée ", consécutive à la gestion tutélaire.
- Les comportements répréhensibles des juges et des tuteurs -notamment en matière de vente des biens immobiliers des " majeurs protégés "- ayant entraîné successivement des plaintes d' acheteurs lésés: la décision de la tutelle de se défausser sur la personne " protégée " (au motif que celle-ci est propriétaire du bien et que c' est en son nom qu' ont été accomplis les actes de la vente) entraîne la traduction en justice de cette dernière et sa condamnation à payer à la place de ses " protecteurs ".
- Les magistrats du TGI, auteurs d' un tel jugement.
- Les tarifs prohibitifs pratiqués par certains avocats ayant accepté un dossier de tutelle et qui profitent de la vulnérabilité des personnes " protégées " (ou sur le point de l' être) et de leurs proches.
- Les enveloppes et les dessous-de-table qui, selon plusieurs informateurs du secteur immobilier, accompagnent chaque transaction de vente d' un bien et irriguent des finances privées ou collectives.

En sus de ces dénonciations, le C. C. A. T. insiste sur divers autres impératifs:
- Rappeler aux juges et aux tuteurs leur obligation de courtoisie et d' humanité, ainsi que leur devoir de respect des textes et de la jurisprudence.
- Supprimer le surendettement, l' intempérance et la prodigalité (trop faciles à avancer) comme raisons de mise sous protection.
- Interdire les frais de gestion et autres frais de vacation illégaux, qui sont de pratique courante.
- Abolir définitivement la pratique des comptes pivots qui, bien qu' illégale, continue d' être courante.
- Instaurer une véritable information des familles par les juges, les tuteurs et autres curateurs.
- Autoriser l' accès aux comptes des personnes " protégées " et /ou de leurs proches.
- Développer un véritable accompagnement social pour la personne " protégée ", le tuteur ou curateur ne devant plus remplir simplement la fonction de banquier ou de gérant de biens. Mieux encore, assurer une séparation de la tutelle aux biens et de la tutelle à la personne.
- Faciliter la communication des dossiers, y compris des certificats médicaux et des expertises.
- Autoriser toute personne devant subir une expertise psychiatrique à être accompagnée de son médecin traitant et d' un autre témoin.
- Imposer une collégialité au déroulement et à la formalisation de toute expertise psychiatrique.
- Obliger les juges des tutelles à admettre et à prendre en compte toute contre-expertise psychiatrique effectuée dans quelque région de France par un psychiatre agréé et pourvu d' une compétence nationale.
- Supprimer la quasi-automaticité du placement sous protection juridique des personnes sortant d' un hôpital psychiatrique. Cela implique naturellement un développement de l' accompagnement social.
- Instaurer un organisme de contrôle à tous niveaux (du genre IGS).

 

Tartuffe juge, réformateur et criminel.

Il y a lieu de contester l' antinomie trop souvent posée entre, d' une part, l' indignation virulente et militante, seule capable de combattre efficacement la banalisation institutionnelle de faits inhumains et, d' autre part, la rationalité et l' objectivité présumées d' expertises professionnelles ou d' autres cerclages techniques de la situation et du devenir de la personne dite " incapable ". Les notions de " dysfonctionnement " ou d' imperfection juridique, structurelle ou organisationnelle ne peuvent en effet cibler l' ampleur et la permanence d' un mal protéiforme, consubstantiel à notre condition et aussi, bien sûr, à nombre d' institutions censées lui faire barrage.
Prôner cette radicalité, c' est susciter, assurément, le dédain ou l' agacement de quelques juristes de haute volée, spécialistes reconnus de la " protection des majeurs ". Si ces experts insistent à longueur de concertations officielles et d' ouvrages remarquables sur le caractère à la fois technique et compassionnel de leur approche, ainsi que sur la priorité à accorder à des concepts clés tels que dignité, liberté, autonomie et responsabilité - omettant d' ailleurs d' en souligner l' inanité dans l' actuel traitement juridique et médical de la vulnérabilité, du handicap et de la vieillesse -, ils savent mieux que quiconque l' importance des enjeux financiers et la puissance des synergies officielles ou occultes engendrées par ceux-ci. Professionnellement encastrés dans le monde judiciaire, ils en connaissent les pesanteurs administratives, les collusions corporatistes, les accointances obscures et sectaires, ainsi que les implications politiques. L' impasse est pourtant générale sur ces causalités souterraines, au profit de celles, matérielles et organisationnelles, par lesquelles on explique couramment la gravité et la pérennité du " problème ".
Poser ce constat et se demander pourquoi de tels investissements de savoir, de temps et d' énergie sur la " question des tutelles " sont assortis d' inhibitions aussi flagrantes, c' est s' interroger sur les tenants et les aboutissants d' une totale incapacité de conjuguer l' avancement de la réflexion sur les règles de l' éthique, les principes de la justice et les mécanismes de protection juridique avec une condamnation explicite et péremptoire des comportements criminels qui y contreviennent…

Un " dispositif de protection des 'majeurs incapables' " s' avère certes nécessaire dans des sociétés occidentales qui non seulement sont aujourd' hui vieillissantes et désemparées par les problèmes liés au grand âge, mais encore considèrent les modes de solidarité familiale propres aux pays du Sud comme des archaïsmes sociopolitiques et culturels contraires au " progrès ", au processus d' individualisation prôné par les sciences sociales et les promoteurs de la modernité occidentale, à la " démocratie ", à l' esthétique du changement et au triomphe de la consommation de masse …
Cependant, pour être légitimé par les conceptions humanistes de la liberté et de la dignité sur lesquelles il fonde son arsenal conceptuel ainsi que ses structures et ses finalités officielles, le système tutélaire actuel n' en connaît pas moins de multiples dérives, à caractère souvent mafieux. Si l' ampleur de ce qu' on appelle communément le " problème des tutelles " est d' ailleurs largement connue dans les milieux judiciaires, politiques, sociaux, médiatiques ou associatifs, trop d' acteurs institutionnels concernés par ce " dossier " pour le moins sensible tentent encore d' atténuer ou de relativiser les réalités consternantes qu' il recèle, voire de les ignorer.
Aucun d' entre eux, pourtant, ne peut honnêtement se dire surpris ou indigné lorsque j' affirme qu' un mépris habituel et tranquille des droits fondamentaux de la personne constitue, dans le champ des tutelles et autres curatelles, un problème de fond. Un mépris autrement alarmant que les insuffisances pratiques, budgétaires, juridiques et autres lieux communs tels l' accroissement de la population âgée, le nombre des dossiers et le surmenage des juges, par lesquels on tente trop souvent de dissimuler au peuple (à la " France d' en bas ", comme ils disent joliment) les vraies causes et les vrais effets de ce carnage. Un mépris illustré par la quasi-totalité des dossiers qui me parviennent et dont les victimes ne peuvent protester, même timidement, sans subir d' inoubliables humiliations (silence glacial, admonestations menaçantes, gestuels et grimaces d' accablement, sarcasmes divers). Un mépris apte à résister à toutes les réformes imaginées jusqu' à présent, car nul contrôle ou surcroît d' exigence en matière de recrutement et de formation ne saurait humaniser ces prédateurs, les contraindre au respect de la loi, ou même diminuer leur appétit (4). Un mépris souvent porté à son paroxysme par la conjonction de tous les facteurs liés d' une part à l' argent, d' autre part au handicap et à la vulnérabilité du grand âge. Un mépris que sa fréquence, dans un contexte d' égoïsme et de consumérisme généralisés, fait apparaître non seulement comme l' une des plus honteuses spécificités de l' actuel fonctionnement judiciaire, mais encore, sur un plan plus large, comme l' une des caractéristiques inavouables d' une modernité française qui fait la place qu' on sait aux personnes âgées...
À croire que, chez nous, l' âge, la maladie et la perte des droits sociaux exténuent le statut moral et métaphysique de la personne sa valeur humaine en quelque sorte proportionnellement à la diminution de ses facultés et de son autonomie. Cela apparaît d' autant plus clairement que l' " âgisme " ce regard moderne sur la vieillesse ainsi que diverses "raisons" économiques présentées comme des impératifs aussi inéluctables que la dynamique ultralibérale " justifient " non seulement le débranchement des machines et des perfusions, mais encore la limite des 75 ans préconisée par la Banque mondiale, selon laquelle tout traitement au-delà de cet âge devient anormalement dispendieux et la vie elle-même un luxe discutable (5).
En 1981, Jacques ATTALI inaugura en France cette approche délibérément meurtrière des problèmes du grand âge en prônant une euthanasie de masse et un suicide en quelque sorte citoyen (6). C' est d' ailleurs une position similaire qu' adopta, il y a deux ans, la philosophe anglaise Marie WARNOCK -incontournable sommité en matière d' éthique médicale!- dans une interview au
Sunday Times (7). Faut-il s' étonner que ces personnalités -qui par ailleurs n' ont de cesse de s' élever vertueusement contre toute discrimination raciale ou sexuelle- ne soient publiquement interpellées et confondues pour leurs contradictions et (surtout) leur incitation délibérée à un surcroît d' inhumanité? Certes. Le fait que celles-ci demeurent intouchables relève-t-il essentiellement d' une asthénie générale, d' une superficialité citoyenne et d' une émotivité de surface collectivement investie dans la protection animale? On voudrait le croire, et non s' imaginer que les propos d' ATTALI, WARNOCK et consorts reflètent d' ores et déjà l' inhumanité d' une époque, ainsi que l' adhésion des masses à une conception matérialiste de la vie humaine inscrite dans la marchandisation du vivant. On préférerait aussi ne pas envisager le pire, c' est-à-dire la congruence de ces deux types d' explication… Mieux vaut pour l' heure oblitérer cette hypothèse cauchemardesque et n' évoquer les propos mentionnés ci-dessus qu' en soumettant leurs auteurs au jugement roboratif et sans appel de feu Michel AUDIARD: " les cons, ça ose tout. C' est même à ça qu' on les reconnaît. "
À défaut de quelque intérêt des chercheurs en sciences humaines pour le perfectionnement progressif et les significations de ces mécanismes à broyer les vieux (8), ce sont les psychiatres et les gériatres qui, en France, commentent laconiquement la remarquable moyenne de 62 suicides hebdomadaires de personnes âgées, l' attribuant généralement à la dépression bien compréhensible du grand âge…
À l' impunité des promoteurs et des complices distingués (actifs ou passifs) de ce nouveau totalitarisme s' ajoute bien évidemment celle des tourmenteurs et des liquidateurs tutélaires. Après tout, d' aucuns estimeront métaphoriquement que ces derniers assurent utilement -sur une chaîne du vivant asservie aux impératifs de la consommation universelle et de l' industrialisation des classes d' âge- le nettoyage des carcasses, le recyclage ou la redistribution des déchets et d' autres fonctions aussi peu ragoûtantes qu' écologiquement ou économiquement nécessaires.

Plusieurs années après les mises en cause du système tutélaire officiellement émises par les deux rapports précités, il y a donc lieu de s' interroger -sans exclure d' ailleurs la sincérité de certains rédacteurs de ces documents- sur la contradiction délétère qui s' impose entre, d' une part, des écrits de bon aloi qui, dénonçant les insuffisances de l' institution dont ils émanent, valorisent in fine celle-ci à travers une apparente capacité d' autocritique et de conciliation théorique de la loi avec la morale, et, d' autre part, l' absence des actes concrets qui devraient exprimer les valeurs fondatrices de ladite institution. Cette opposition s' aggrave singulièrement lorsque, non content de brandir solennellement les insignes du pouvoir judiciaire et de contribuer hypocritement à une réforme humaniste de celui-ci, Tartuffe outrage délibérément les deux termes de cette dialectique sociale. C' est ainsi qu' une juge des tutelles, ex-corédactrice du " Rapport FAVARD ", ne craignit pas, à l' époque où elle exerçait au Tribunal d' Instance de Boulogne-Billancourt, d' affirmer de manière menaçante à une journaliste que la médiatisation des problèmes tutélaires de Mme Camille HAGENBUCHER (plus que nonagénaire et lourdement handicapée) auraient des effets néfastes sur le devenir de celle-ci... Un chantage et un abus de pouvoir sur personne vulnérable qui, dans toute démocratie, relèvent du pénal (9).
Selon mon expérience, et en dépit de multiples recommandations ministérielles et européennes concernant tant le principe de subsidiarité et la prééminence du rôle de la famille que les responsabilités en cas de mauvaise gestion ou de malversation, les proches d' un majeur placé sous " protection " extérieure au cadre parental ne peuvent intervenir en quoi que ce soit pour la sauvegarde de ses intérêts et de sa dignité. Irrecevable s' avère de leur part toute expression de mécontentement et de désaccord en direction du juge ou du tuteur. D' autre part, le pouvoir médical est, dans ce contexte, moins enclin que jamais à recevoir positivement, de la part de la personne " protégée " ou de son entourage, quelque protestation ou réclamation, dont l' interprétation psychiatrique semble d' ailleurs trop souvent inéluctable. Pour autant que les autorités concernées (justice, administration de la Santé, médecine) se laissent interpeller sur cette impossibilité de recours familial face à une défaillance institutionnelle, elles n' acceptent de reconnaître ni ce verrouillage ni,
a fortiori, le non-dit dont il participe.
C' est à ce refus de prendre le moindre risque pour s' opposer à quelque infamie du pouvoir qu' on doit des situations semblables à celles de cette dame très âgée et frappée par la maladie d' Alzheimer, " protégée " par le Tribunal d' Instance de Boulogne-Billancourt, traduite en justice et condamnée par le Tribunal de Grande Instance de Paris à payer les fautes de son tuteur, embarquée dans d' interminables et coûteuses procédures, bafouée et financièrement pénalisée à l' intérieur même du système judiciaire (10). Aucun des responsables sollicités pour cette affaire dans les diverses administrations concernées par la justice, la santé, la famille et les personnes âgées n' a été capable de s' extraire provisoirement de sa routine et de son alvéole professionnels ou bénévoles pour reconnaître que " trop c' est trop "; que la justice est l' affaire de tous et que les droits de l' homme doivent décidément l' emporter sur la prudence, le fayotage bureaucratique, le devoir de réserve et autres empêchements déontologiques servis par la langue de bois et les mesures de rétorsion les plus diverses (11)…

Soyons pourtant réalistes. S' il est indéniable qu' un alignement égotique et ostentatoire sur les grands principes d' une morale universelle dévoie souvent celle-ci dans la recherche d' effets d'annonce et de " grandes causes " agréées par l' air du temps, il n' en faut pas moins souhaiter que le " politiquement correct " s' empare bientôt de la souffrance confidentielle de victimes âgées, handicapées, désocialisées et en quelque sorte mises sous cloche.
Pour l' heure, le devenir de beaucoup de ces dernières dépend non seulement de gérants douteux et autres demi-sels diversement affiliés à l' appareil judiciaire, mais encore d' une classe de magistrats, de clercs et d' autres petits marquis bourrés de chiffres, de diplômes, de décrets de lois ainsi que d' idées idiotes sur le bonheur de l' homme et les promesses de la démocratie-marché. Depuis quand les uns et les autres sauraient-ils hormis de belles exceptions auxquelles je rends hommage considérer, sentir, vivre une demande de prestation professionnelle sur la misère de l' Autre comme l' interpellation de leur sensibilité et de leur courage?

Depuis quand, aussi, l' expression d' une empathie pour les victimes de l' Injustice ne serait-elle pas, chez nous, frappée d' incongruité, imputée à un excès romanesque, ou encore à un dérèglement émotif et narcissique, dès lors que son " objet " n' a pas été dûment sélectionné par le carnaval médiatico-intello-humanitaire?
Depuis quand, enfin, l' impatience et la colère dictées par la connaissance directe et indignée de faits injustifiables et récurrents ne seraient-elles pas condamnées par les spécialistes (bénévoles ou rémunérés) du " sens de l' écoute ", de la " concertation interdisciplinaire ", du " dialogue apte à provoquer une prise de conscience " et autres " actions à long terme "?
Sang-froid, distanciation, technicité, tels sont donc, dans toute hiérarchie judiciaire, médicale et administrative, les mots d' ordre par lesquels on impose, face à la souffrance humaine, une dissociation de bon aloi (et combien fatale!) entre le geste professionnel et quelque spontanéité affective (12)... Un culte de la rationalité qui, conforté par un consternant scientisme " bas de gamme " (13), ainsi que par les mille et une mimiques sociales et télévisuelles de la solidarité, permet à la fois d' ignorer l' urgence, de dissimuler une collective et singulière sècheresse affective, de différer ou d' interdire toute intervention efficace et, bien sûr, de justifier l' acceptation passive des diktats judiciaires (14).
Avons-nous donc régressé au point qu' il faut rappeler quelques poncifs sur l' inanité de tout savoir disjoint d' une expérience équivalente de l' être, sur la simultanéité de la mort de l' affectivité et de la mort de l' homme, ou encore sur notre aberrante quantification du subtil, qui nous permet de discourir sur les valeurs universelles sans les mettre en pratique? (15)
Que ne puissions-nous livrer ici un récapitulatif des déclarations " généreuses " et des promesses issues de maints colloques ou congrès consacrés au handicap, aux droits des personnes et des groupes vulnérables ou aux facteurs socio-économiques et culturels du développement humain (16). Datée, commentée, mise en contraste avec l' aggravation continue du désastre tutélaire et aussi de toutes les formes de maltraitance des individus ou des groupes vulnérables, puis livrée aux médias et portée à la connaissance du public, cette synthèse faciliterait tout de même une prise de conscience collective sur la réalité du jeu démocratique, des chartes éthiques et des fondements humanistes de la France contemporaine.

Il faut mettre fin au dépeçage, à peine métaphorique, des centaines de milliers de vieilles personnes confiées à l' appareil tutélaire. Tout citoyen informé de ces horreurs doit dénoncer la complicité des nombreux acteurs sociaux, médicaux et politiques qui, par intérêt, ambition ou solidarité corporatiste, multiplient les signalements abusifs, contredisent activement toute initiative protestataire, bloquent les dossiers, nient les faits, atténuent les évidences, justifient la réalité tutélaire à coups de poncifs relatifs au contexte démographique, sociologique, économique et familial de la France actuelle, et continuent, en dépit des faits les plus criants, d' évoquer emphatiquement les valeurs fondatrices de la république ou de l' humanisme européen...

Dans sa préface à l' ouvrage collectif intitulé " L' avenir des tutelles " (17), Élisabeth GUIGOU -ex-Garde des Sceaux- exprime inconsciemment ce type d' enflure, sans crainte de se contredire et en s' attachant à oblitérer l' inhumanité du présent: " Le souci du siècle de réaffirmer les droits de la personne s' inscrit dans notre tradition historique et politique ainsi que dans le respect de nos idéaux révolutionnaires. Progressivement, émergeait en France une conception moderne du droit des incapables: une conception 'humaniste', prenant en compte le respect des principes de liberté et de dignité. " Des principes que la fin de cette tirade relègue pourtant dans le futur, ainsi d' ailleurs que le but officiel d' une indispensable réforme: " ... et c' est en effet en analysant le passé, que les éminents auteurs de ce livre ont su éclairer 'l' avenir des tutelles', permettant ainsi à tout lecteur (...) de percevoir les forces à l' œuvre dans cette réforme attendue dont les maîtres mots seront dignité et liberté. "

 

Une sale tradition.

C' est au terme d' une carrière d' anthropologue menée dans plusieurs pays d' Afrique Centrale que j' ai découvert ces zones d' ombre de ma propre société. Une découverte à la fois fortuite, tardive et stupéfiante du traitement qu' applique en France le dispositif de protection juridique à plusieurs centaines de milliers de citoyens âgés et vulnérables. La stupeur dans laquelle celle-ci m' a plongé pendant plusieurs mois - comme d' ailleurs l' ensemble des victimes directes ou indirectes de ces réseaux de spoliation et de maltraitance ne s' est jamais qu' estompée au fil des ans. Comment nier qu' elle est fréquemment ranimée et décuplée? Non seulement par les épisodes grotesques et dramatiques de mon implication familiale dans le champ tutélaire, mais surtout par les appels à l' aide auxquels je réponds bénévolement depuis plusieurs années… tant il est vrai qu' on s' accoutume moins à la souffrance d' autrui qu' à la sienne propre.
En relatant avec ses propres mots le caractère sidérant de son expérience du bourbier tutélaire, toute victime de celui-ci fait plus que raconter sa propre histoire. Consciemment ou non, elle nous interpelle sur tous les registres d' interrogation évoqués ci-dessous, qu' elle résume par une suffocation récurrente: "
comment est-ce possible? "
"
Comment est-ce possible dans ce pays que j' ai aimé et pour lequel je me suis battu? Comment ai-je pu me laisser abuser aussi longtemps? Quel sens attribuer à une existence citoyenne passée dans l' ignorance de ces réalités nauséabondes? Comment porter seul un aussi lourd secret, et pourquoi les autres refusent-ils de le partager? Pourquoi suis-je seul, dans ma famille, à m' indigner, à prendre le mors aux dents et à me battre? Se peut-il que tous ceux qui ont structuré ma vie par l' ancienneté et la force des liens du sang ou de l' amitié soient des lâches? "
Cette sidération procède d' un subit et violent sentiment d' irréalité qui s' empare de tout un chacun face à l' imbécillité, à la cruauté, et somme toute à l' éternelle incertitude du réel (18). Cette insuffisance déconcertante fait dire à CIORAN que "
la vie non sublimée en rêve ressemble à une Apocalypse de la bêtise et de la vulgarité "; elle inspire à Simone WEIL la certitude que " Dieu ne peut diviniser que ce que nous avons d' abord humanisé ". Deux appels à ce " supplément d' âme " déjà réclamé par BERGSON, puis par beaucoup d' autres face à la civilisation contemporaine.
Dépourvu de la profondeur philosophique et de l' élévation spirituelle des uns ou des autres, je me contenterai ici d' un " coup de gueule ".
La suite coulera de source. Comme à l' accoutumée, on me dira " excessif ": "
Quelle véhémence! La colère l' égare! Vous qui luttez à son côté, voyez comme il dessert votre cause… Rejoignez-nous pour un vrai dialogue qui, n' en doutez pas, fera 'évoluer les choses dans le bon sens'. "
Comme d' habitude je répliquerai en exposant des faits, preuves à l' appui, et en concluant par quelques antiphrases: "
Bien sûr, je suis 'excessif'… Non, le système qui détruit tant d' existences et rafle les biens de ses victimes n' est pas 'excessif', lui… À l' évidence, je suis clairement coupable de déroger aux règles de la bienséance, d' incriminer des juges et des auxiliaires de justice, de situer leurs comportements dans le contexte pervers d' une dissolution psychologique, morale et politique du corps social… Et certes il vaut mieux que j' aie tort. Sinon... malheur à nous! ".

Mais tout de même… Quel tableau cette société nous livre-t-elle donc, en sus des mille et un scandales surgis des filières et des connexions entre Justice, finances, immobilier, politique et trafics en tous genres? Par quel signal cette démocratie nous fait-elle savoir, inconsciemment et malgré elle, que les criminels et les voleurs qui s' illustrèrent pendant l' occupation continuent de faire des émules soixante ans plus tard, en temps de paix et de quasi-prospérité? De nouveaux charognards dont les rapines feutrées s' inscrivent décidément dans une véritable tradition…
Intéressez-vous au sort des centaines de milliers de personnes âgées dites " protégées " et livrées aux prédations d' une tutelle extérieure à la famille. Informez-vous jusqu' à la nausée… puis libérez votre imagination, remontez le temps, transportez-vous jusqu' aux années 40-44… et laissez les images défiler. Voyez les salopards guigner, s' acoquiner, dénoncer, envahir, saisir ou acheter à vil prix, revendre, placer, se pavaner à la libération et chanter la marseillaise après avoir condamné et tondu quelques femmes, intégrer la classe politique, faire ou refaire de beaux mariages, choyer leur descendance joufflue, vieillir en paix, laisser la place à des héritiers non moins rusés… Et tout continue jusqu' à nos jours, jusqu' à ces ignobles et actuelles spoliations de vieillards, servies par des lois qui, pour être iniques et grotesques au point d' indigner plusieurs médias, n' en ont pas moins été finement élaborées de manière à garantir tous les niveaux d' irresponsabilité.

Et si vous niez cet apparentement entre les crimes (que j' évoque ici nonobstant les différences de contexte, d' ampleur et de gravité), admettez au moins la continuité d' un mal absolu -précédemment évoqué- malgré nos avancées apparentes en tant de domaines: le pouvoir ignare, brutal et satisfait d' un dominant sur un dominé. Un pouvoir pourvu des instruments de la légalité et qui incarne, en ce début de millénaire féru de changement, d' innovation et de progrès en tout genre, la seule permanence indubitable.
Malheur donc aux faibles, aux " Vieux ", aux absents, à tous les martyrs ou les déportés de l' Histoire et de la vie. Gloire et feux de la rampe aux professeurs de vertu; aux archanges de l' éthique, de la tolérance et des droits de l' homme; aux millions d' indifférents nourris de cinéma d' art et d' essai, pétris d' émois culturels et d' élans humanitaires, schnouffés au Téléthon et à d' autres générosités publiques, amoureux de leur chien et oublieux de leurs devoirs filiaux, habitués aux langueurs, aux émotions furtives et aux autres mimiques d' une bonne conscience torturée par les malheurs du monde, ouverts tout grand, et à tous les sens du terme, au dialogue, à la différence, aux problèmes et aux désirs d' autrui, pour autant que ces gesticulations satisfont leurs profits, leur " look ", et leurs fantasmes de béance comblée.
Tous ces chantres ou ces courtiers ambivalents de la modernité tardive s' avancent tels des travelos fardés, souriants, bavards, impudiques et féroces, escortés, dans une mascarade digne de leurs modèles felliniens, par les toges et les complets vestons qui nous gouvernent.
Des propos aussi incisifs ne sont pas sans alimenter l' opposition à laquelle se heurte mon entreprise de résistance, d' analyse et de dénonciation. Pour légitimes qu' ils soient en regard de l' histoire et du présent, ils me sont imputés à tort, même si la plupart des dossiers que je reçois font état du même fatal scénario: placement abusif sous protection juridique, consécutif à une hospitalisation ou un internement psychiatrique et issu d' une enquête sociale ou d' une expertise à la fois bâclée et alignée sur les consignes du juge; enfermement dans un mouroir éloigné; asphyxie financière; spoliation; misère économique et sociale; dépression et déséquilibre mental résultant inévitablement de ce parcours; solitude et misère d' une fin de vie dont nulle sociologie ou instance d' information ne se risquerait à divulguer les détails matériels, psychologiques, physiologiques et olfactifs sans susciter l' hostilité de la majorité des Français; ceux qui préfèrent ne rien savoir de cette " fin de partie ". En effet, si le verrouillage est imposé d' en haut, il importe aussi de ne pas traumatiser un lectorat plus décidé à préparer ses prochaines transhumances vers les plages ou les sports d' hiver que de vérifier et d' assumer culpabilités latentes et possibles contraintes.

Les obstacles que je rencontre dans mon action protestataire et dénonciatrice sont d' ordre à la fois méthodologique, psychologique et pratique.
- Quel discours unique adresser à la pluralité des niveaux socioculturels affectés par ces types de " protection "? À qui parler? Pour qui écrire? À nos dirigeants et à la classe intellectuelle, si éloignés du " terrain ", du réel et de la souffrance des démunis? Au " grand public " qui, à force de vérifier l' échec des experts, des " intellos " et des politiques dans la gestion et la protection de la Cité, se défie des mots qu' il ignore et de quiconque en use, allant souvent jusqu' à faire de l' inculture un garant de bon sens et d' authenticité? Après tout, peut-être valide-t-il à sa manière les reproches de Georges STEINER à la haute culture (érudition et raffinement). Celle-ci, de tout temps, s' accommoda des pires carnages, avant de collaborer aujourd' hui à l' avènement d' un " monde absolument plat ", dépourvu de sens - c' est-à-dire de transcendance -, désacralisé, désenchanté (19), privé de ce que l' auteur de "
Dans le château de Barbe bleue " (20) appelle aussi une " présence réelle ". Un monde tout offert à la dilatation et à la " fétichisation du sujet qui, désormais seul sur la terre, peut régner librement sur son vide intérieur " (21). Du moins jusqu' à sa rencontre avec le très actif et " substantiel " principe du mal; avec l' horreur tutélaire par exemple…
C' est cette platitude ou cette vacuité contraires à toute profondeur que j' interpelle ici, qu' elle soit parée d' hermine et des autres insignes d' un pouvoir discrétionnaire, ou ridée par les souffrances d' une proie " tombée de haut " dans les rets d' un système judiciaire pour elle inconcevable. Deux maillons extrêmes de la chaîne du malheur et de l' inégalité, entre lesquels circulent et s' entremêlent sans cesse autorité, indifférence, complicités, règlements de comptes et profits.
- Il me faut certes affronter aussi la forte synergie qui prévaut entre l' institution judiciaire, le pouvoir médical, les affaires sociales et le secteur associatif; mais aussi une nullité morale et intellectuelle rapidement discernable chez la plupart de ces opérateurs du système, garants de sa pérennité et de ses dérives, agrippés à des positions de profit ou d' irresponsabilité, installés dans une insolite et quasi-collective médiocrité d' attitudes et de propos, pourvus d' une aptitude déconcertante à normaliser pusillanimité, méchanceté, inculture et frustration. Surdimensionnées par l' univers bureaucratique, ces caractéristiques s' opposent de la manière la plus antinomique à l' hypothèse d' une vie intérieure. Elles suggèrent cette carence ou ce handicap ontologique qui incita Hannah ARENDT à s' interroger sur une possible assimilation du mal au " vide de la pensée ", à une atonie ouverte au pire, terrifiante pour qui la dépouille de son emballage de certitudes, de rhétorique emphatique et de principes éthiques les plus intangibles.
- Inscrites dans le délicat chapitre de la place faite aux " Vieux " dans la France actuelle et située au carrefour de nombreux secteurs professionnels publics et privés, la question des tutelles et de la montagne d' argent qu' elles concernent induit une mise en cause globale de notre société au plan humain et civilisationnel. Pourtant, comment développer une aussi vaste critique sans passer pour un sous-marin idéologique ou se voir investi d' une asocialité propice à quelque diagnostic psychopathologique? Comment s' en prendre à tant de pouvoirs tout en espérant à la fois stigmatiser publiquement leurs profits illicites et se soustraire à d' inévitables et dangereuses ripostes?
- Je n' étonnerai aucun lecteur en précisant que, personnellement et lourdement affecté par l' isolement progressif, la culpabilisation subreptice et en quelque sorte la dépressurisation morale et sociale qui affligent tous les " résistants antitutélaires ", je suis bien placé pour étiqueter l' attitude mentale de ceux qui me refusent leur aide. Les uns -mes proches de toujours- parce qu' ils ne me trouvent plus guère fréquentable depuis que ma disponibilité personnelle et ma participation minimale à la comédie sociale (invitations, théâtre, vacances) ont été annulées par la montée en puissance de mon combat. Les autres -des acteurs sociaux, médicaux, associatifs ou politiques- parce que la spécificité de leur position professionnelle ou bénévole se trouve toujours miraculeusement décalée en regard d' une demande référant exclusivement, selon eux, à un problème de justice. " Ben voyons… "
- L' inconditionnalité du soutien et de la présence que j'apporte à ma mère (22), tant sur son lieu médical de vie que pour ce qui touche à son dossier tutélaire et judiciaire, ainsi que l' aide que je tente de fournir à d' autres victimes " incapables " génèrent à mon encontre diverses remontrances ou formes d' hostilité. Je n' aurais pas dû faire comme cela… Je vais trop loin… Je n' ai pas coupé le cordon ombilical… Je diffuse une énergie négative due à la colère… Si je m' en prends à autant de gens et de milieux, c' est assurément pour affirmer mon ego… Qui suis-je d' ailleurs pour oser écrire ou parler au nom de tant de malheureux et ameuter les médias à leur sujet? N' est-il pas suspect de compromettre sa propre existence pour une cause qui d' ailleurs n' est peut-être pas aussi grave que je le prétends? Ne devrais-je pas " me faire aider " et entamer peut-être une thérapie? Bref, ces feux croisés d' un psychologisme sommaire et d' un égoïsme collectif servis par la mauvaise foi me rappellent qu' il importe à tout ce monde que j' aie tort! De quelque manière que ce soit, car si d' aventure j' avais publiquement " raison " -de ne pouvoir accepter passivement l' injustice faite à tant de personnes vulnérables-, mes détracteurs auraient trop visiblement " tort "- par manque de solidarité, d' empathie et de courage. Une alternative dérangeante qu' ils tentent de résoudre dans un immédiat rapport de force.
Ressentie comme un défi ou une insulte à la mentalité générale et à l' air du temps, cette " différence " se paie cher (… qui incite même certain contempteur journalistique du système tutélaire à caricaturer humoristiquement mon attitude filiale). Le vérifient quotidiennement tous ceux que leur ferme attachement à une personne " incapable " rend insupportables à des responsables guidés par leurs stratégies douteuses, leur dureté de cœur ou leur vieux rêve de faire payer au monde entier quelque injustice de la nature: une juge impassible, dont les traits anguleux, le regard minéral et le verbe péremptoire invoquent froidement la force de la loi; un tuteur expert en dessous de table, féru de calcul mental et de combinaisons immobilières, qui alterne obséquiosité face à la hiérarchie judiciaire et cynisme dominateur avec ses " protégés "; un médecin qui, gonflé de science et de certitudes " couvre " les anomalies de son service; des parents impatients d' hériter, dignes des plus belles pages de ZOLA.
Je ne suis, bien sûr, pas le seul à payer ainsi le prix de la fidélité en actes à quelques valeurs de base. Un petit nombre d' hommes et de femmes debout -des proches de " majeurs protégés "- ont décidé que la préservation de leur dignité de citoyens, de leur humanité et donc du sens de leur existence s' inscrit désormais dans une lutte sans merci, quoique inégale, contre ce système de prédation. Ils ont fondé avec moi le Collectif contre les abus tutélaires (C.C.A.T.).
- Enfin, un survol des tarifs pratiqués par certains avocats spécialisés dans la défense des " majeurs protégés " nous offre une vue imprenable sur la complicité de fait entre les différents acteurs d' une vaste entreprise de profit. Un " système " dont la complexité et la diversité brouillent les pistes, et dont toute stigmatisation véridique s' avère à la fois dangereuse et difficile. Dangereuse parce que son auteur -à moins de disposer de solides appuis- s' expose à de multiples représailles, facilitées au demeurant par l' accusation de paranoïa que lui assènent non seulement les individus mis en cause, mais encore une opinion publique à la fois sous-informée, frileuse, peu disposée à assumer l' inconfort de la découverte dérangeante à laquelle elle se trouve conviée. Difficile parce qu' il importe aussi de mentionner l' humanité et l' honorabilité de certains juges et tuteurs, non sans contrer d' ailleurs l' argumentation dominante qui, s' appuyant sur l' existence de cette minorité généreuse (23) pour en exagérer l' importance et en attribuer les mérites au plus grand nombre, n' a de cesse de m' imputer excès et amalgame. Difficile aussi parce que des entreprises de désinformation viennent conforter la passivité de ceux qui ne veulent rien savoir. Notamment à travers la publication d' articles et d' ouvrages qui réduisent les causalités du problème à un manque de crédits, de personnel et d' éthique.

 

De questions interdites en non-dits obligés.

Quiconque découvre comme moi -bien au-delà de sa propre " affaire " et des décombres de sa vie détruite- le contenu atterrant de nombreux dossiers de tutelles ou de curatelles prédatrices s' étonne moins de la nature des faits stricto sensu que de leur ampleur, de leur fréquence, et aussi de l' impunité et de l' outrecuidance paisible de leurs auteurs.
Les questions se pressent alors dans son esprit, de manière à la fois confuse, prosaïque et lancinante.
Comment cela est-il possible, au vu et au su de tout le monde? Comment tant de responsables peuvent-ils voir, savoir, ne rien dire et ne rien faire? Comment a-t-il fallu, à une époque de communication et d' information, être soi-même plongé dans cette abjection pour en connaître vraiment l' existence? D' autres secteurs de l' appareil étatique ou de la société civile dissimulent-ils de semblables monstruosités? Quelle légitimité l' émotion culturelle, la vibration intellectuelle, l' expression sentimentale ou le positionnement idéologique et citoyen conservent-ils dans le refus de voir et de combattre tant de saloperies et de souffrances?
Pourquoi ne pas enchaîner ici sur les interrogations que me dicta ce sujet, l' an dernier, dans le cadre d' un séminaire international? (24)
"
Quelles frustrations ou aversions secrètes, collectives et violentes notre image suscite-t-elle alors chez tous ceux que nous interpellons au nom des valeurs universelles? Quelle crédibilité notre dialogue interculturel et nos mots d'ordre d' intégration conservent-ils auprès de ceux qui, venus d' ailleurs et consternés par certains contrastes soigneusement exclus des débats de société, ont bien noté, eux, que les chiens de ce pays n' ont guère souffert de la canicule qui, récemment, emporta 15 000 de nos " Vieux "...? Doit-on s' étonner que cette population pluriethnique, bousculée par le communautarisme et interpellée par les principes républicains, réagisse à des faits de ce genre et à d' autres encore, liées notamment à l' univers carcéral? Qu' elle en use comme autant de points d' appui pour réfuter notre référentiel axiologique et les principes fondateurs de notre édifice sociopolitique ou, tout au moins, pour contester notre capacité à les exprimer en actes? Ne doit-on pas se demander si une part du malentendu conflictuel qui sépare l' Occident et les pays du Sud n' est pas liée à l' impossibilité ou au refus de ces derniers d' adhérer à notre évolution récente, au plan sociologique, relationnel, familial, bref sur le registre de " l' humain "? (25) Dans l' affirmative, ne peut-on considérer que leurs argumentations et leurs jugements à notre égard -dont, certes, l' un des effets pervers tient à ce qu' ils aident trop souvent les intéressés à différer un peu plus autocritique et prise de conscience de leur situation et de leurs responsabilités réelles- sont liés à des chocs psychologiques face aux bouleversements imposés par la modernité dans nos propres sociétés? Le " retard " des sociétés du Sud dites " en transition " ou " en voie de développement " ne peut-il être envisagé comme un a priori de notre impatience compulsive à imposer la suprématie mondiale de notre modèle de " progrès "? Pourquoi nos débordements d' émotion collective, nos déclarations d' amour à la Différence et nos circuits touristico-humanitaires ne nous laissent-ils jamais découvrir notre image dans le regard de l' Autre? Ne craignons-nous pas d' en subir le caractère décapant, malgré notre solidarité financière avec les victimes de lointaines catastrophes et nos autres efforts pour accréditer le rabâchage médiatique de notre émouvante générosité? Saurons-nous un jour combien notre revendication de cette générosité -avec l' aplomb que confère notre dominance économique et technique- vire facilement à la farce? Comment pouvons-nous, à ce point, oublier non seulement que la psychologie des profondeurs a depuis longtemps inventorié les soubassements obscurs des grands sentiments (26) , mais encore que nous avons ridiculisé ou diabolisé ceux-ci pendant des décennies, à l' instar de toute forme de morale ou de sublimation " traditionnelle "? Serons-nous toujours assez balourds et obliques pour persévérer dans des duplicités éventées et un narcissisme de masse qui nous investissent d' un ridicule d' autant plus singulier que nous cultivons par ailleurs autodérision, humour et autres formes de distanciation? Tarderons-nous encore à prendre en compte la répulsion de ceux qui nous reprochent le caractère provisoire, successif et interchangeable des vérités au nom desquelles, plus que jamais, nous secouons le monde en affirmant le secourir? De quel fait ou de quel événement " total " (totalement signifiant) apprendrons-nous un jour à ne plus voir dans nos controverses stériles, nos apories mortifères, nos vérités relatives, nos simulacres et notre " mentir vrai " (27) l' expression d' une riche et créative diversité? (28)"

Quand refuserons-nous de voir plus longtemps différences, traditions culturelles et autres formes de l' altérité prises à parti, infériorisées, faussement exaltées ou caricaturées (29) selon nos besoins et nos humeurs, muséographiées et littéralement placées sous la tutelle d' une modernité qui, après tout, ne procède que de notre entendement, de nos intérêts et de nos stratégies? Quand déciderons-nous d' ailleurs qu' il est temps de redéfinir la modernité, de refonder ce concept mouvant, impérial, situé au carrefour incertain de la sociologie, de la politique, de l' histoire et de la science, mais surtout générateur d' un rapport au monde par trop évolutionniste, productiviste, mobile, novateur et dominateur? Prendrons-nous un jour conscience, dans un accès de lucidité, que non seulement les " principes universels " au nom desquels nous mettons en cause les sociétés du Sud ne se rapportent à aucun système de valeurs stable et fédérateur ni à aucune conception unanimiste de la Personne, mais encore qu' ils se parodient ou se contredisent eux-mêmes dans les excès, les inversions et les pathologies de l' hypermodernité?
C' est alors seulement que nous stopperions rétrécissement du temps, diktat de l' urgence, massification, violence, hyperconsommation, fragmentation des identités, ainsi que tous les autres fléaux qui ballottent en tous sens un sujet hyperactif, narcissique, défoncé, " internetisé ", angoissé, incapable d' individuation, plongé dans de nouvelles temporalités, interpellé et mis en demeure d' adhérer, pour exister, à ce groupisme hystérique, glouton, jubilatoire, délétère et somme toute infernal…
Nous détournant alors de nous-mêmes, nous retrouverions un chemin vers nos anciens; vers la découverte de l' Autre et aussi de cette dignité singulière que lui confère la proximité de la mort. 

Nous n' en sommes pas là. " Au contraire de toute réflexion sur quelque forme de délinquance ou de perversion dûment identifiée, les interrogations sur les méfaits du système tutélaire français et aussi sur la situation du grand âge dans notre société ne s' appuient jamais sur une analyse globale de l' évolution du corps social. De sévères accusations et un discrédit définitif sanctionneraient toute tentative explicite d' évaluation causale des ruptures, des distorsions et des pathologies sous-jacentes aux légitimités provisoires édictées par la modernité ou plutôt par ses ultimes excroissances. Malheur à quiconque, dans les sciences sociales ou les médias, conceptualiserait quelque processus contemporain d' insensibilisation et d' assèchement collectifs, en ferait un objet de recherche, en débusquerait l' origine et la dynamique au sommet de la hiérarchie du " système " ou dans ses rouages centraux, en annoncerait l' aboutissement fatal, dû à la coalescence de diverses caractéristiques culturelles, idéologiques et comportementales d' une population donnée.
Toute tentative pour cibler et combattre un tel processus de déshumanisation apparaîtrait à la fois comme un prétexte politiquement suspect pour régler son compte à la modernité, et aussi comme un détournement immoral de la démarche psychosociologique. Une démarche consacrée aujourd' hui à de grandes causes comme le marketing télévisuel et la prévention publicitaire des rides, des surcharges pondérales ou des fuites urinaires qui génèrent la mélancolie de millions de citoyens-consommateurs-démocrates. (30)
"
Si donc une évolution générale de notre société peut être perçue à la fois comme le contexte et le terreau des nombreuses formes de maltraitance et de crapulerie tutélaires, incriminons tout de go notre suractivité hystéro-créative médicalement assistée; nos virées touristiques culturellement et sexuellement motivées; notre platitude sur l' écran d' un relativisme pour lequel tout se vaut et rien ne vaut rien; nos temporalités discontinues, ponctuées par le tag, le clip, le zap (31) et d' autres tentatives spasmodiques d' irruption dans le monde du sens; notre démocratie dyslexique, tiraillée entre les vociférations nationales-populistes et l' arrogance élitaire d' une " nomenklature " prédatrice; notre violence compulsive, subrepticement totalitaire, " cool ", pacificatrice, prophylactique, dissuasive et communicationnelle; notre libéralisme à la fois " soft ", mâtiné de papouilles conviviales et d' ironie conventionnelle, mais néanmoins dominateur et tentaculaire; nos bovins littéralement fous d' être devenus carnivore; notre gestion du marché de la catastrophe, entre multiplication des sources de pollution et accroissement des moyens de lutte contre celles-ci; notre pornographie obsessionnelle, envahissante, investigatrice, minutieuse, officielle et commerciale; nos déballages psy. sur l' étal d' un
reality-show ou d' une émission scientifico-égrillarde, doctement commentés par quelque mercenaire du savoir; notre sacro-sainte Expansion, déjà tétanisée par l' approche d' un tsunami gériatrique; notre refus de toute descendance, par lassitude de soi, névrose animalière, peur du présent et du lendemain, confort anticonceptionnel, circuits exotiques d' adoption, sexualités moins " reproductives " que " ludiques " et inversées, culpabilisation de la grossesse au nom du rendement de l' entreprise; nos extraversions et gesticulations hip-hop de 7 à 77 ans; nos clubs du 3ème âge et autres associations pour " bien vieillir ", notoirement abouchées avec des prédateurs tutélaires; nos présidents d' associations tutélaires travestis en délégués régionaux du Médiateur de la République et d' autant plus aptes à guider les meurtris de la vie vers un dispositif de " protection juridique "; notre industrialisation du grand âge et nos incitations obliques à une liquidation euthanasique ou suicidaire de celui-ci, mal dédouanées par une théorique et improbable gériatrie de pointe; notre fluidité sociale, pétrochimique, financière, automobile de " crétins à roulettes " (32) bourrés de Prozac et lancés comme des bulles dans le Grand Alambic; bref, nos angoisses de consommateurs obèses et terrifiés par l' envers du miroir… par les empreintes de l' âge, l' indifférence et les dents longues d' une jeunesse sans états d' âme, le contrat obsèques, la déchéance Alzheimer, l' expertise psychiatrique, le carcan tutélaire, le " placement en institution ", le retour des couches-culottes, les pas d' une surveillante dans la nuit et la solitude du mouroir, le râle d' une voisine qui n' en finit pas d' agoniser…

Ce sont, bien sûr, ces travers et ces hantises qui, en sus d' un égoïsme facilement travesti en individualisme libertaire ou entrepreneurial, renforcent notre indifférence teintée d' animosité vis-à-vis de nos " Vieux ". Sous nos yeux, ceux-ci s' éternisent littéralement, sans produire autre chose que du besoin, de la souffrance et de l' emploi sous-valorisé. C' est d' eux et de leurs biens qu' il s' agit dans ces lignes, ainsi que des protecteurs tutélaires qui, en " bons pères de famille " et en prospecteurs professionnels exploitent légalement cette mine à ciel ouvert pour y séparer le fric des vieux cartilages…
Plutôt que de s' opposer aux crimes contemporains de la Bête en agissant au présent sur le cours des choses " dérangeantes ", nous multiplions les déclarations et les cérémonies de repentance, les déplorations chorégraphiques et littéraires sur les crimes passés, ainsi que les autres moyens rétrospectifs, sublimatoires et cathartiques d' un autorafistolage collectif, maladroit, surchargé et somme toute ridicule (33). Une hypocrisie qui s' exprime notamment par l' usurpation verbale, gestuelle, culturelle ou publicitaire de tout ce qui nous fait aujourd' hui défaut face aux peuples maigres trop longtemps soumis à notre " tutelle ": intensité affective, vitalité, courage, dignité et autres concepts, sentiments ou représentations qui, dans notre " musée imaginaire ", ressemblent à ces " arts premiers " devant lesquels s' extasie et s' innocente volontiers l' intellectuel présumé de la Cité.
Mime et simulacre dessinent donc notre " look " et notre pseudo-identité. Ils accélèrent tant une déréalisation du monde (34) impulsée par des réseaux virtualisants et des bouleversements multimédiatiques de l' espace-temps, que la quête énervée d' un surréel dont l' univers sensible ne serait que l' illusion ou l' anamorphose. D' où notre incrédulité, notre apathie ou nos couinements pathétiques lorsque des événements violemment " réels ", comme surgis du néant, nous prennent au collet...
Cet enchaînement de constats et d' interrogations m' emmenant, loin des problèmes tutélaires, vers des considérations générales et relatives à toute forme de manipulation et d' oppression, je l' ai rapidement inclus et développé dans une action multidirectionnelle, associative et militante d' une part, individuelle, relationnelle, rédactionnelle et physique d' autre part. Une action rendue vaine et presque dérisoire ai-je dit, par la puissance de l' appareil d' État, mais dont l' urgence ne peut être niée, face aux forfaits, à l' assurance et à l' impunité des réseaux puissants qui gangrènent les institutions et spolient les " majeurs protégés " pour remplir les poches de particuliers, les caisses de partis politiques ou des coffres ministériels.

 

L' information et l' innocence interdites.

La vraie question est de savoir comment de telles monstruosités peuvent être froidement organisées à une époque où toute discrimination d' ordre ethnique, religieux ou sexuel engendre des indignations médiatiquement orchestrées qui, pour être trop souvent sélectives et tardives (35), n' en aboutissent pas moins à la stigmatisation officielle de faits répréhensibles.
Si la réponse est à chercher dans le fonctionnement institutionnel, elle gîte aussi dans une sensibilité de masse. Tandis que les uns peuvent à la fois militer pour le respect des peuples démunis -ceux qu' ils vont photographier au loin après avoir remisé papa ou maman dans une " maison "- et s' esclaffer devant les gags d' amuseurs publics ciblant les maladresses ou les relâchements du grand âge, d' autres -les plus atteints- rient de " la ferme " et d' un monde rural tourné en dérision sur le petit écran (36).

Une actuelle et forte interdiction intellectuelle, médiatique et politique de "faire des vagues" en divulguant les prédations du système judiciaro-tutélaire, ou en dérogeant d' ailleurs aux normes culturelles et psychosociales du "prêt à penser", s' appuie d' une part sur cette crétinisation massive et orchestrée, d' autre part sur des formes dévoyées de pondération ou de sagesse (37). En portant l' anathème sur toute volonté individuelle ou collective qui, refusant la soumission aux forces du chaos et de la barbarie, se décrète encore maîtresse d' elle-même, des événements, des perspectives et des décisions, elle discrédite la vitalité encore possible d' une réponse immédiate, instinctuelle et agressive à tout nouveau surgissement de la Bête. En empêchant de la sorte les vastes fraternités et les riches aventures qui font l' honneur des hommes et de leur combat contre les forces du Mal, elle abaisse l' horizon et le regard des enfants gras d' aujourd' hui vers la console d' un jeu électronique, pour un plaisir virtuel et un réel ennui.

" Vous abandonnez vos vieux, puis vous les mangez. C' est vous les cannibales… " me dit un jour un juriste africain, sans doute peu soucieux de la portée psychanalytique de son assertion mais parfaitement informé des problèmes de tutelle puisqu' il travaillait alors dans un tribunal d' instance. Connaissant mon parcours et mes travaux scientifiques, il ne jugea pas nécessaire de préciser que l' anthropophagie attribuée à de nombreux groupes africains ingestion essentiellement spirituelle et symbolique semble peu de chose comparativement à ce que font " les Blancs " dans ce domaine… C' est pourquoi le lecteur doit me pardonner de citer ici un extrait de mon dernier ouvrage (38), dans lequel je qualifiais comme suit les prétentions universelles du consommateur occidental, maître (ou supposé tel) du " village mondial ": " (…) autant dire (…) un système paroxystique de dévoration et d' inversion en regard duquel (en Afrique) le monde à l' envers des doubles et des sorciers anthropophages ressortit à un ultime enchantement de la condition humaine. "

Nos pratiques intellectuelles et politiques dans les rapports Nord-Sud -et plus particulièrement dans la relation "préférentielle" de notre pays à l' Afrique- présentent d' ailleurs plusieurs niveaux de similitude avec le traitement tutélaire appliqué par la justice française aux " majeurs protégés ". Dans chacune de ces deux sphères distinctes d' application présumée des droits fondamentaux de la personne et aussi de placement d' un dominé sous la tutelle d' un dominant, la distance semble s' accroître entre discours et fonctionnement institutionnels.
Ce paradoxe réfère, de manière plus large, à d' autres contradictions (que nos innovations conceptuelles et analytiques semblent renforcer plutôt que les dissoudre): celles qui apparaissent entre l' arrimage officiel de l' Occident aux "valeurs universelles" et la violation tranquille de ces principes par les promoteurs de l' hypermodernité; entre le niveau critique d' opacité conceptuelle et de virtualisation de la réalité objective où se situent ces derniers et leur projet de village planétaire; entre leur production asymptotique de complexités conflictuelles aux plans théorique et pratique et leur fantasme ultralibéral de gouvernance et d' harmonie mondiales.
Le caractère circonstanciel de ma découverte des horreurs du système tutélaire français -par implication personnelle, violente, familiale et judiciaire- m' incite, en tant que chercheur en sciences sociales, à m' interroger une fois de plus sur les insuffisances et les déficiences, en regard du réel, de la connaissance théorique, non participative et distanciée; sur l' incapacité de la plupart de ses tenants à s' engager de manière directe dans la réalité et le devenir de leurs objets de recherche; sur leur refus persistant de franchir la limite intellectuelle, éditoriale et polémique en-deçà de laquelle le corps social et politique cantonne, métabolise et récupère
in fine, de manière valorisante, toute critique à son encontre… et au-delà de laquelle une riposte décisive du pouvoir diffame et détruit toute forme de résistance.
Ce blocage psychologique et politique de toute découverte et de toute dénonciation qui mettrait en péril nos convictions sur l' effectivité des mécanismes démocratiques de la société française risque, à terme, de réactiver un principe infernal de chosification de la Personne. Celui qui, il y a soixante ans, déshonora le siècle et consacra la "mort de Dieu".
Or, c' est bien la prolifération de métastases totalitaires planquées dans les replis de l' inconscient collectif que dévoilent, à quiconque décide d' y porter quelque lumière, les profondes coulisses de la gestion du grand âge et du handicap. Incongrue, traumatisante et inacceptable s' avère toute découverte personnelle de l' engrenage de pièges juridiques, d' entreprises immobilières, de filières médicosociales, de cellules psychiatriques et d' enfermements "Longs Séjours" qui assure la spoliation, la maltraitance et l' extinction programmée de centaines de milliers de personnes âgées.
Toute stigmatisation de ce fait de société pour le moins révoltant s' avère, on l' a vu, plus que difficile à une époque où la tiédeur du troupeau, maintenue par le thermostat du politiquement correct, s' oppose à toutes les formes de radicalité non validées par les chiens de garde et les bergers de la communication de masse (39). Un clonage mental qui assure cette inertie du tout que Jean BAUDRILLARD appelle "la puissance du neutre".
Il est certes possible, au cours d' un repas officiel ou d' un séminaire de recherche, d' obtenir un assentiment désolé en détaillant (brièvement, car il ne faut pas " peser ") quelques " affaires de tutelle ". Pour autant, bien sûr, qu' on sache trouver la transition, imposer un sujet aussi malodorant à l' intellectualité ambiante, et mépriser quelques demi-sourires dubitatifs. Mais on soulève toujours une incrédulité et des protestations unanimes en abordant, au-delà de l' atrocité des faits, l' ampleur nationale du problème, le nombre incroyable des acteurs ou complices directs ou indirects de ce qu' il faut bien considérer comme un fait de société, et enfin l' indifférence générale d' une population qui, notons-le, ne s' émeut pas que les "Vieux" soient aujourd' hui refoulés à la porte des hôpitaux.
Pour un auditoire qui ne peut adhérer à l' énormité de ma dénonciation et serait en difficulté si je marquais des points publiquement, il s' agit de me prendre rapidement à partie et de me mettre en défaut. Le plus souvent en me taxant d' excès, d' émotivité incontrôlée ou de violence verbale et asociale. L' échange est, à peu de chose près, toujours le même.
- Arrêtez, Monsieur! Nous sommes tout de même en démocratie! D' accord pour dénoncer des brebis galeuses parmi les tuteurs et même chez les juges, mais n' exagérons pas. Tout ce qui est excessif est insignifiant! Si la dimension du problème remettait en cause, comme vous le dites, l' évolution du corps social et la démocratie elle-même, nous en serions informés depuis longtemps, et nous aurions réagi! D' ailleurs, quelles preuves apportez-vous, hormis ces dossiers, qui permettent une telle généralisation?
- Allons donc! Vos positions socioprofessionnelles respectives ne vous laissent pas ignorer une très actuelle contradiction entre notre magistère sur les droits de l' homme et nos transgressions massives de ceux-ci dans les prisons, les maisons de retraite, les centres de tri pour étrangers ou d' autres lieux d' enfermement. Comment ce possible empilage de secteurs de violations des droits la personne ne vous invite-t-il pas à plus de curiosité face à mes efforts pour alerter votre humanisme sur le registre des tutelles?
D' autre part, qu' en est-il de la culture générale dont vous excipez si volontiers? Avez-vous oublié l' énigme non résolue que pose historiquement la simultanéité de maints épisodes salvateurs de l' histoire des hommes et d' entreprises génocidaires ou ethnocidaires lancées par les libérateurs eux-mêmes? Pouvez-vous seulement feindre d' ignorer cet apparentement psychologique et philosophique entre idéologie libératrice et système totalitaire? Un homéomorphisme qui, certes, reste encore à débusquer -tels ces gènes délinquants dont l' évocation hypothétique ouvre parfois des portes sur l' abîme- mais dont l' existence ne fait plus de doute. Pourquoi dois-je donc vous convaincre de ce que vous savez déjà sur un paradoxe qui, depuis toujours, associa, dans les esprits et les faits, les progrès les plus significatifs aux errements ou aux débordements les plus calamiteux?
Enfin, je n' insulterai pas votre intelligence en supposant que vous ne savez rien du rôle de paravent trop souvent assigné à l' idéologie des droits de l' homme par des crapules adonnées aux transgressions les plus lucratives de ces mêmes droits.
Alors, pourquoi dois-je affronter votre suspicion et tout démontrer? Pourquoi les informations que je vous livre preuves à l' appui, et dont vous ne contestez pas la véracité, ne vous incitent-elles pas à en savoir plus et à réagir à cette fin, en tant qu' humains; en tant qu' intellectuels férus d' analyse sociologique et pétris d' exigences éthiques; en tant qu' acteurs sociaux, politiques ou médiatiques; en tant que détenteurs de l' autorité publique; en tant que prêtres, archevêques et autres professionnels de l' amour divin; en tant qu' élus garants des libertés fondamentales? Pourquoi être aussi réfractaires au doute, à l' inquiétude, à la prise de risque qui seuls pourraient vous détourner de collaborations douteuses et faire de vous des résistants? Mais sans doute la fierté d' enfants en quête de modèles ou le bonheur de vieux parents perclus de rhumatismes et de désillusions ne dessinent-ils pour vous aucun horizon… Question de rentabilité, sans doute…
Fin houleuse du dialogue. 

Ma colère et ma gêne furent quelques fois considérables, notamment à la fin de ce dîner où la maîtresse des lieux, cultivée, belle et distinguée, se leva de table avec un air ennuyé, presque douloureux. D' un geste, elle mit fin à ce débat trop bruyant en montant le volume d' une musique jusque là indistincte. C' était l' une des plus belles cantates de Bach (Jesus meine freude - Jésus ma joie). Le silence se fit, à peine troublé par quelques gargouillis digestifs. Les fronts s' inclinèrent, soutenus chacun par une main très blanche. Une fois de plus, émotion culturelle, recueillement compassé, profondeur affectée, pseudo-sensibilité à la condition humaine et autres mimiques de la comédie sociale servaient à circonvenir toute dénonciation " excessive " et compromettante de l' ordre établi. Un ordre qu' on se réserve le droit de mettre en cause et de moquer… mais toujours en-deçà d' une limite indépassable et dans le respect de conventions non dites qui garantissent la collusion des dominants et le statut des dominés.

 

Pour en finir avec un combat trop inégal.

Militant pour l' établissement d' une vraie réforme de la protection juridique des majeurs axée sur nos valeurs humaines et démocratiques, et luttant aussi pour une dénonciation globale, détaillée, nominative et radicale des multiples formes de maltraitance et de liquidation du grand âge, j' en appelle depuis dix ans, et en vain, à toutes les composantes du peuple français. J' ai cru longtemps que celui-ci, héritier des Lumières, engagé dans l' exaltation permanente des valeurs universelles et soucieux de la qualité de son apport à la construction de l' Europe nouvelle, ne serait pas sourd au désespoir de tant de ses anciens qui crient " au secours! ". Il y allait selon moi de son bien le plus précieux: ce qu' il reste de son humanité et de son honneur. Fort peu de choses en vérité, surtout pour ce qui touche à l' honneur. Une notion aujourd' hui désuète et improbable dans un Occident dépourvu de toute forme immuable et identifiable de vérité et de morale, et dont la France actuelle n' assigne les derniers soubresauts qu' à la criminologie, à l' ethnopsychiatrie ou à l' histoire.
À vrai dire, cette notion surdéterminée posa toujours problème, dont BOSSUET disait déjà qu' elle "
fait tant de bien et tant de mal dans le monde, qu' il est malaisé de définir quelle estime on doit en faire " (40), mais qui, plus près de nous et contrairement à l' évolution générale des idées, incita Georges BERNANOS à écrire: " L' honneur est un absolu. Qu' a-t-il de commun avec les docteurs du relatif? " (41). Observons qu' elle fut tout à la fois, et à des degrés divers, production narcissique, idéal du moi, référence individuelle ou collective, promotion sociale et violente du pouvoir ou de grands principes, monopole identitaire et ostentatoire d' une classe, d' une nation ou d' une idéologie, rempart contre son terrifiant contraire, et aussi enflure ou source de profit facilement disqualifiable au pluriel.
Si elle a été réévaluée et recomposée à l' aune de la psychanalyse et des sciences humaines, ses reliquats exsangues et ses avatars suspects en conservent le nom, pour surgir parfois d' un antagonisme officiel. J' ai décidé de ranimer ceux-ci et de les brandir face aux tricheurs et aux falsificateurs qui, tranquillement, invalident nos institutions et nos valeurs sociales. Celles auxquelles je m' en remettais depuis l' enfance.  

Comment, donc, réagirais-je si j' avais l' heur de vivre dans une société héritière de quelque forme de point d' honneur, et après que ma mère, rappelée à Dieu, m' aurait libéré de mon devoir de présence et de vigilance à son côté?
Au nom de cette dernière, estropiée sur son lieu médicalisé de vie, bafouée par sa tutelle, condamnée par la justice de son pays et menacée de représailles par la juge en raison du soutien que lui ont apporté de nombreux médias, au nom des " majeurs protégés " victimes d' un système d' État impliqué dans une entreprise de spoliation et de maltraitance des personnes vulnérables, et me référant à la compréhension dont bénéficia, en 1967, Gaston DEFERRE (député SFIO) lors de son duel d' honneur contre René RIBIERRE (député UNR), je défierais le tuteur en combat singulier, et à travers lui le système qu' il représente. Ma démarche serait discrète, incisive et courtoise.
Si ce notable du département 92 -Président de l' Association tutélaire de Boulogne-Billancourt, délégué régional du Médiateur de la République dans les Yvelines- relevait le défi, et bien qu' étant l' offensé, je lui concèderais le choix des armes selon une alternative qui, pour n' être pas inscrite dans des conventions classiques, ne m' en paraît pas moins équilibrée: une rencontre au pistolet ou une explication au sabre court japonais, dit
wakizashi.

S' interroger sur la plausibilité ou le grotesque, dans la France d' aujourd'hui, d' un cartel lancé par l' une des innombrables victimes de l' horreur judiciaire, c' est aussi se demander si l' apathie et l' indifférence des citoyens, face à la tyrannie qui défigure la république, feraient ou non place à la frustration, au sarcasme et à l' invective contre celui d' entre eux qui s' offrirait à grand frais semblable catharsis. Rien n' est moins sûr.
Un avenir encore incertain, soumis in fine à ma volonté, jugera de l' opportunité d' inscrire cette question dans les actes. Il décidera de la manière de refermer honorablement ce dossier; c' est-à-dire du sens de ce qu' il me reste à vivre.

Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI

Paris le 19-5-2006

L' Harmattan

Notes

1. Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' Institut de recherche pour le développement (I. R. D.), fondateur du Collectif contre les abus tutélaires (C. C. A. T.).

2. " Discours de la servitude volontaire " (1548).

3. Sans oublier non plus les avocats, dont je ne m' autorise à évaluer l' efficacité et l' honnêteté qu' à partir de diverses expériences personnelles. La dernière en date parle d' elle-même: 21 mois d' atermoiements et de manœuvres dilatoires ou dolosives pour mettre au point une procédure d' assignation de l' État en responsabilité, 4594 euros d' honoraires et, enfin, un désistement qui empêche tout dépôt de l' assignation. En confiant le dossier de tutelle de ma mère à Maître Jacques MIQUEL, en juin 2003, j' avais pourtant insisté sur l' urgence de l' affaire, compte tenu de l' âge et de la santé de cette innocente victime de la Justice (93 ans à l' époque). Le 28 septembre 2005, le Bâtonnier enjoignait tout de même cet avocat à " restituer à Monsieur Frank HAGENBUCHER la somme de 1094 euros et quatorze centimes (1091,14 €), avec intérêts de droit à compter de la présente décision, outre la TVA au taux de 19,60 % ainsi que les frais d' Huissier de justice, en cas de signification de la présente décision. "

4. C' est pourquoi je situe cette dénonciation sur un plan général, à l' exclusion de toute analyse technique du problème.

5. Investing in Health, The World Bank' s 1993 World Development Report.

6. En 1981, dans " L' Avenir de la vie ", ce conseiller personnel de François Mitterrand affirme: " Je crois que l' important de la vie ne sera plus de travailler, mais d' être en situation de consommer, d' être un consommateur parmi d' autres machines de consommation. Je crois que dans la logique même du système industriel dans lequel nous nous trouvons, l' allongement de la durée de la vie n' est plus un objectif souhaité par la logique du pouvoir. Dès qu' on dépasse 60-65 ans, l' homme vit plus longtemps qu' il ne produit et il coûte alors cher à la société. En effet, du point de vue de la société, il est bien préférable que la machine humaine s' arrête brutalement plutôt qu' elle ne se détériore progressivement. On pourrait accepter l' idée d' allongement de l' espérance de vie à condition de rendre les vieux solvables et créer ainsi un marché. Je suis pour ma part, en tant que socialiste, objectivement contre l' allongement de la vie parce que c' est un leurre, un faux problème. L' euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit: la logique socialiste, c' est la liberté, et la liberté fondamentale c' est le suicide; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société. " [Cité par le professeur Debré dans " Nous t' avons tant aimé "].

7. Selon cette humaniste singulière, il vaut mieux que " les personnes âgées et frêles se suicident plutôt que de devenir une charge pour la société. En fait, c' est presque un devoir. […] Si je devais aller dans une maison de retraite, ce serait un gaspillage terrible pour ma famille qui pourrait utiliser cet argent à meilleur escient ou même que la société pourrait utiliser avec l' impôt sur l' héritage. " (Interview: Jasper Gerard rencontre la Baronne Warnock - Il faut mourir avant de devenir vieux), The Sunday Times, 12/12/2004].

8. De même qu' une interprétation du fonctionnement tutélaire réfère à celui du système judiciaire, l' état actuel de la justice nous ramène, dans toute analyse sérieuse, à l' évolution du corps social. Si l' implication des sciences humaines semble donc indispensable, il faut déplorer la collaboration notoire - au pire sens du terme - de quelques socio-anthropologues avec le système tutélaire. Dispensant à celui-ci une caution éthique et scientifique, ils contredisent toute dénonciation des horreurs évoquées ci-dessus et secondent le pouvoir dans une entreprise aussi lucrative que déshonorante…

9. Je dispose d' un témoignage d' avocat pour attester mes dires quant à ces menaces proférées contre ma mère.

10. Il s' agit encore de Camille HAGENBUCHER, ma mère, âgée aujourd' hui de 96 ans.

11. Pour violente qu' elle soit, notre histoire fournit - bien avant la Déclaration des droits de l' homme et du citoyen, dont l' article 2 fonde le droit de résistance à l' oppression - de lumineux exemples de courage, de conscience et de fidélité à quelques lois supérieures de l' humanité.
Charles IX fit transmettre aux commandants de ses provinces l' ordre d' assassiner tous les protestants. Il s' en trouva certains pour refuser l' application de telles instructions. Saint-Héran répondit à l' ordre du Roi en ces termes: "
Sire, j' ai reçu un ordre sous le sceau de votre majesté de faire mourir tous les protestants qui sont dans ma province. Je respecte trop votre majesté pour ne pas croire que ces lettres sont supposées; et si, ce qu' à Dieu ne plaise, l' ordre est véritablement émané d' elle, je la respecte trop encore pour lui obéir ". (Cité par Arno Klarsfeld lors du procès de Maurice Papon - le Monde, 7 janvier 1998).

En 1767, le prince de Beauvau, coupable, aux yeux du roi, d' avoir manifesté une indignation exagérée devant l' injustice faite aux femmes protestantes emprisonnées dans la tour de Constance, fut menacé par le ministre de se voir révoqué de ses fonctions de gouverneur du Languedoc. Mais le fonctionnaire était un homme au sens plein et rare du terme: un homme libre. Aussi sa réponse fut-elle que le roi était maître de lui ôter le commandement que Sa Majesté avait bien voulu lui confier; mais non de l' empêcher d' en remplir les devoirs selon sa conscience et son honneur.

12. Invitons pourtant le lecteur à s' informer sur la notion récente d' " humanitude ", conçue et commercialisée par des entrepreneurs en gérontologie. Émotion, tendresse, caresses programmées et technicisées s' inscrivent dans des formations professionnelles et payantes, destinées à contrebattre le phénomène de la maltraitance. Il y est question de " toucher tendresse ", de " capture sensorielle ", de " manutention relationnelle ". Quel progrès! Vive la technique!

13. Comment oublier les mots forts de NIETZSCHE sur les outrances et les conséquences néfastes d' un scientisme que BERGSON n' était pas encore venu tempérer par les ressources de son " intuition " et de son " élan vital ": " La science est à la sagesse ce que la vertu est à la sainteté; elle est froide et sèche, elle est sans amour et ne sait rien d' un sentiment profond d' imperfection et d' une aspiration plus haute. (…) Elle transporte sur ses serviteurs son propre caractère et (…) par là elle sclérose ce qu' ils peuvent porter d' humain en eux. Tant qu' on entend par culture l' encouragement de la science, elle passe avec une froideur implacable à côté du grand homme souffrant, car la science ne voit partout que des problèmes de la connaissance (…) Et on s' apercevra avec étonnement qu' au bout de fort peu de temps, avec une activité pareille, l' homme se dessèche et en est réduit à agiter ses os comme un squelette. " En dépit de la rupture théorique avec l' idéologie scientiste qui a semblé s' affirmer, depuis un quart de siècle, à travers plusieurs colloques internationaux [Cordoue (1979), Tsukuba (1985), Venise (1986), Vancouver (1989), Tokyo (1995)], l' émergence d' une approche globale ou holistique semble avoir moins freiné le culte " rationnel " d' une science " pure et dure ", que multiplié les divisions conflictuelles parmi les " scientifiques " et les " intellectuels ".

14. Nous ne sommes alors pas très loin, pour les plus jeunes et les plus remuants d' entre nous, de ces confusions pernicieuses entre l' évasion " touristico-existentialo-tropicale " et la " passion humanitaire ". Confusions fourre-tout transformant le champ de la misère en terrain d' affirmation multiforme de l' ego occidental, et dont la forme la plus grotesque associe le rallye automobile avec la distribution de livres et de médicaments.

15. Cf. aussi " La pensée transdisciplinaire et le réel. (Textes et entretiens suivis d' un hommage à Stéphane LUPASCO) ". Michel CAMUS, Olivier COSTA de BEAUREGARD, Nicola DELLAPORTA, Jacqueline KELEN, Gilbert DURAND, Roberto JUARROZ, Lima de FREITAS, Edgard MORIN, Basarab NICOLESCU, Philippe QUÉAU. Édition Dervy, 1996 (p. 142 - texte de Michel CAMUS).

16. Organisée par le Programme des Nations Unies pour le développement et patronnée par Jacques CHIRAC, la troisième édition du " Forum du développement humain " s' est tenue à Paris du 17 au 19 janvier 2005. Le texte de présentation de cette grande messe précise que " la France et le PNUD ont en commun une vision du développement fondée sur sa dimension humaine et sur les valeurs de solidarité, d' équité et de liberté. " Il y est précisé que ces Forums " sont un espace de dialogue ouvert au niveau mondial entre chercheurs et représentants des pouvoirs publics, de la société civile et du secteur privé. "

17. " L' avenir des tutelles, analyses, fondements et prospectives ", sous la direction de Monique SASSIER, Thierry FOSSIER, Henry NOGUES, Gérard BROVELLI, Ed. Dunod, Coll. Action sociale.

18. Un vacillement circonstanciel du rapport au réel, accru aujourd' hui par l'avènement du virtuel (cf. infra).

19. Marcel GAUCHET, " Le désenchantement du monde ", Gallimard, 1985.

20. Georges STEINER, Paris, Gallimard, 1991.

21. Jean-François MATTEI. " La barbarie intérieure ". Puf, 1999-2004.

22. Camille HAGENBUCHER, née SACRIPANTI: 96 ans, atteinte de la maladie d' Alzeimer, placée sous tutelle extérieure à la famille, estropiée dans le Centre de Long-séjour où elle réside (un œil crevé et une épaule luxée), traduite en justice et condamnée par le TGI de Paris suite aux comportements répréhensibles de son tuteur (Ch. HERLIN) lors de la vente de son appartement, menacée devant témoin par la juge des tutelles C. FOURNIER, en raison de ma campagne médiatique. Un grand merci à l' État français… Quant à moi, il faut me faire taire. Menaces anonymes au téléphone et chantages divers se sont succédés pendant une longue période.
Le 13 novembre 2000, j' interpellai la juge Anne GAILLY, lors d' un colloque organisé à la mairie de Boulogne-Billancourt (" Adultes, handicap, dépendance: des solutions "). Cette magistrate en était l' invitée de marque et servait de faire-valoir à plusieurs professions notoirement intéressées par les personnes âgées (tuteurs, directeurs de maisons de retraite, notaires, etc.). Lors de ce colloque, la Juge refusa publiquement de répondre à mes questions sur le sort de ma mère (estropiée sur son lieu de résidence, assignée en justice, suite aux comportements hétérogènes de son tuteur), tout comme elle avait sèchement refusé de le faire, devant témoin, en me recevant dans son bureau. Quelques jours après (le 21 novembre 2000), elle émettait une ordonnance infamante dans laquelle, nonobstant les attentions et le soutien que je prodigue notoirement à ma mère, elle affirmait que je mettais " en péril le bien-être " de cette dernière. Elle sous-entendait de la sorte que mon conflit avec la direction du Centre de long séjour consécutif à un nombre élevé d' accidents gravissimes allait nécessiter le transfert de ma mère vers un autre établissement, possiblement très éloigné de la capitale.
M' ont apporté leur soutien: RTL, le 26 mars (émission " ça peut s' arranger ", avec René-Jacques BAPTISTE); Le canard enchaîné, le 25 avril 2001 (" Aux fous! ", de Patrice VAUTIER); L' Express [le 12 juillet 2001 (" La tutelle sous surveillance ", de Marie HURET); France-info (Franck COGNARD), le 6 Juillet 2002; La Croix, le 30 juillet 2002 (Marianne GOMEZ: " Une vieille dame aux prises avec la tutelle "); Libération, le 6 août 2002 (Emmanuelle PHILIPPART: " Un fils impuissant face au tuteur de sa mère "); Le Parisien (éd. des Hts-de-Seine), le 26 août 2002 (Thimothée BOUTRY: " Frank impuissant face au tuteur de sa mère "); le magazine financier Capital, en février 2003 (Alexandre PHALIPPOU: " Le scandale des tutelles "); L'Express, le 4 octobre 2004 (Gilles GAETNER: " Tutelles. Les abus d' un pouvoir. "); Le Point, 14 octobre 2004 (Irène INCHAUSPÉ: " Sinistres tutelles "); Le Parisien, le 22 mai 2006 (Bruno MAZURIER: " On se heurte à un mur du silence ").

23. N' oublions ni les quelques avocats qui se veulent au service des personnes les plus démunies ni les rares experts en psychiatrie à la fois honnêtes et soucieux de contrer les dérives du " système ".

24. Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes. (Forum de Delphes, octobre 2004).

25. Nombre de causalités de l' échec latent du "développement", c' est-à-dire aussi de la rationalité qui sous-tend les rapports de l' Europe avec le Sud, se rapportent à nos choix civilisationnels, ainsi qu' aux mutations sociales et culturelles qui les conditionnent. Elles nous renvoient à nos capacités réelles ou supposées d' auto-investigation. Des capacités vitales pour une connaissance distanciée de soi, pour une perception approchée (car inéluctablement ethnocentrée) de l' image qu' en reçoit l' Autre, et enfin pour une compréhension opératoire de l' impact de cette image dans divers autres univers psychoculturels. C' est dire plus simplement que la connaissance de soi s' avère indispensable à une saine prise en compte de l' altérité. Une vérité nécessaire tant à la structuration d' une existence individuelle qu' à la définition d' un ordre mondial et des valeurs universelles censées le fonder.

26. C' est à sa manière et hors des chemins battus que Milan KUNDERA, dans " Les testaments trahis " (Gallimard, 1993), insiste sur la critique kafkaienne de la sentimentalité. Il rappelle les termes par lesquels KAFKA stigmatise dans son journal les romans de DICKENS: " Sécheresse du cœur dissimulé derrière un style débordant de sentiments. "

27. Dernière œuvre romanesque d' ARAGON, " le mentir-vrai " illustre l' antinomie qui associe tout désir de communication authentique en direction du plus grand nombre à une inclination pour la complexité, l' ambiguïté et le travestissement.

28. Si, par délicatesse ou prudence, les Congolais ne rappellent pas spontanément au pouvoir occidental la multiplicité antagonique de ses discours de suprématie et de légitimation, ils résument parfois de manière lapidaire cette permanente humiliation: " Le Blanc a toujours le micro! "…
"
C' est dans le charivari de salles de cinéma populaires que, dans les années 60-70, je pris conscience, au Congo, de la finesse pénétrante du regard africain sur l' Occidental. J' étais alors interloqué et perplexe chaque fois qu' une vague de fous rires tonitruants secouait le public à un moment du film censé faire vivre au spectateur un suspense haletant ou quelque autre type d' émotion extrême. Je compris finalement que la foule réagissait - indépendamment de la qualité du film - au caractère artificieux de certaines situations. Particulièrement lorsque celles-ci semblaient trop visiblement confectionnées par un narcissisme outrancier et un activisme étranger au cours naturel des choses de la vie, comme apprêtées par des personnages impatients de les vivre, ou plutôt de consommer mimétiquement des joies, des malheurs, des haines, des accidents. Je m' aperçus tout d' abord que ce décalage - et, disons-le, ce mode de ridicule - était perçu comme une caractéristique du comportement des Blancs. Puis je compris que ces derniers provoquaient une hilarité générale, au cinéma ou dans la vie, lorsque, nonobstant ces artifices, ils revendiquaient - avec des mines adéquates - quelque intensité sentimentale ou authenticité émotionnelle: la démarche usurpatrice devenait une parodie désopilante. J' ignorais alors que ces observations recevraient, trois décennies plus tard, les confirmations aberrantes du reality-show et de la mise en spectacle définitive de l' Occidental triomphant devant un village mondial mis en demeure d' applaudir.. " (Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes. (Forum de Delphes, octobre 2004).

29. Nonobstant notre vocation méditerranéenne et aussi notre passé colonial - dont les acteurs affichèrent toujours, au moins formellement, leur respect de l' islam - nous publions des carricatures du Prophète, feignant surprise et indignation devant les grondements du monde arabomusulman. Ce faisant, nous revendiquons une " liberté de création ", un humour et une force de critique certes légitimes et fondateurs de notre société. Rappelons tout de même que ce sens de la dérision nous permet souvent aujourd' hui d' outrager et de diaboliser nombre d' individus, de groupes et de cultures: ceux qui, fidèles à la substantialité de leurs valeurs et à la sacralité de leur foi religieuse, nous semblent réfractaires à la démocratie, ou plutôt à notre entreprise de subversion ou d' inversion des fondements sociaux et biologiques de l' humanité.
Et si nous prétendons tomber des nues face aux protestations violentes du monde musulman, c' est que nous préférons passer pour des imbéciles plutôt que pour des provocateurs. Mais au fait, pourquoi exclure l' hypothèse d' un crétinisme de masse (n' excluant d' ailleurs pas notre duplicité), sous-tendu par un ethnocentrisme congénital et une inculture radicale? Je me souviens de l' échange de cadeaux officiels entre le président algérien BOUMEDIENNE et son homologue français venu en visite dans les années 70. Le premier, dans un geste conforme à sa prestigieuse tradition, offrit un pur-sang. Le second présenta… un chien. Aucun commentaire dans la presse française quant à l' opportunité de fournir semblable animal à un président arabe. Je me sentis seul dans ma stupéfaction…
Sur le fond, et quelles qu' en soient les manipulations politiques et violentes, l' " affaire des caricatures " réfère non seulement à la nécessité de préserver les droits d' expression propres à tout système démocratique, mais aussi aux notions de respect et de sacralité. Deux notions progressivement mises à mal en Occident parce que contraires à notre relativisme axiologique et au primat de la liberté (ou plutôt de notre conception de celle-ci). Au fait, que respectons-nous vraiment, hormis l' argent et malgré nos emphases moralisatrices? Nos anciens? La femme? Le sexe? La pudeur? Nous-mêmes? La différence? Parlons-en de notre respect de la différence! Nous sommes toujours devant celle-ci comme une poule devant un couteau, et ce malgré thèses, colloques, déclarations et autres contorsions par lesquelles nous excipons de notre authenticité devant l' Histoire, de notre humanisme démocratique et, disons-le, de notre belle âme. À l' exclusion de toute implication dans l' action, de toute capacité de nous faire respecter en imposant notre dignité, de toute empathie convaincante avec l' Autre. Bref, en toute démagogie et avec cette désarmante naîveté qui nous empêche de savoir que nous sommes vus…
Semant la confusion, mêlant le vrai au faux, multipliant contradictions et provocations, conservant un ascendant moral et médiatique autant que politico-économique dans des stratégies et des manipulations tour à tour performantes et contreproductives, inconscients de notre ridicule ou des antagonismes que nous soulevons et trop confiants dans la sécurité offerte par l' édifice européen auquel nous déléguons nos incapacités et nos problèmes, nous exigeons des pays pauvres reconnaissance ou gratitude pour le monde que nous leur dessinons. C' est le contraire que nous obtenons déjà.

30. Entretien de F. HAGENBUCHER-SACRIPANTI avec Sophia MAPPA. Communication au séminaire international de Delphes. (Forum de Delphes, octobre 2004).

31. Jean-François MATTEI. " La barbarie intérieure ". Puf, 1999-2004.

32. Gilles CHÂTELET. " Vivre et penser comme des porcs (De l' incitation à l' envie et à l' ennui dans les démocraties-marchés) ". Exils Éditeurs, 1998, Paris.

33. " Ridicule ", tel fut en 1996 le " film culte " de la société française; un spectacle dont le préambule scatologique me chassa de la salle avant la fin du générique: quelque part, à l' époque de Louis XVI, un homme dans la force de l' âge, en habit de cour, dégrafe son pantalon et urine sur un vieillard paralysé, allongé devant lui. Métaphore inconsciente de la place optimale faite aux " vieux " par les humanistes hypermodernes. " C' est un film fait pour choquer " me rétorquèrent en chœur, entre la poire et le fromage, les quelques collègues cinéphiles auxquels je devais la découverte de cette " œuvre remarquable " et que j' écoutais affirmer leur audacieux refus de " toute limite à l' expression culturelle "… Agacé par cet ensilage de fourrage intellectuel et d' extrémisme moutonnier, je mis fin à la conversation en leur proposant méchamment de " faire " sur la table, devant eux, ce que leurs facultés olfactives ne pourraient assurément supporter…

34. Jean BAUDRILLARD et Paull VIRILIO ont perçu et analysé ce " meurtre de la réalité ".

35. La généralisation récente d' attitudes et de comportements antisémites n' a eu d'égal, depuis quelques années, que la pondération d' une part importante de la classe politique.

36. Émission humoristique sur TF1. Des célébrités de tous âges et venues de milieux différents vivent en autarcie dans une ferme archaïque privée d' eau courante et d' électricité.

37. Selon L. WITTGENSTEIN, " La sagesse est quelque chose de froid et, dans cette mesure, de stupide. " Elle " ne fait que te dissimuler la vie. " Elle " est comme une cendre froide, grise, qui recouvre la braise. "

38. " Le Prophète et le Militant (Congo-Brazzaville). Histoires de vie, messages des génies ". L' Harmattan, 2002, Paris.

39. J' ai envoyé des courriers en direction des institutions, des médias et des personnalités possiblement concernés par le " problème " en raison de leur fonction ou de leur positionnement officiel au plan humain et idéologique. En vain.
J' ai notamment contacté Madame Marylise Lebranchu, Ministre de la Justice; Monsieur H. FALCO, Secrétariat d' état aux personnes âgées; Monsieur François FILLON, Ministre des Affaires Sociales du Travail et de la Solidarité; Monsieur C. JACOB, Ministre délégué à la famille; Monsieur MATTEI, Ministre de la Santé, de la famille et des personnes handicapées; Monsieur Charles PASQUA, président du Conseil général des Hauts-de-Seine; Monsieur André SANTINI, maire d' Issy les Moulinaux; Monsieur Émile ZUCCARELLI, député Maire de Bastia; Monsieur Charles SANTONI, ex-Bâtonnier; Dominique VERSINI, secrétaire d' État à la lutte contre la précarité et l' exclusion; Monsieur FRIMIGACCI, Président de l' amicale des Corses d' Île de France; Monsieur Jean-Marie COLOMBANI, Directeur de la publication au journal " Le Monde "; Radio paese " a Corsica in Pariggi "; le journal " L' humanité "; Le Parti communiste français; Monsieur Edwy PLENEL, Directeur de la rédaction au journal " Le Monde "; Monsieur Alain GRESH, rédacteur en chef du mensuel " Le Monde diplomatique "; Monsieur Noël MAMÈRE, Député de la Gironde; Monsieur Philippe de VILLIERS, Président du Conseil général de la Vendée; Monsieur Henri LAGRAVIÈRE, avocat et franc-maçon; Monsieur Bernard LANGLOIS, directeur fondateur de l' hebdomadaire " Politis "; Maître TETAUD, UNAFAM; Monsieur GUEDJ, ex-collègue de ma mère et juge des enfants au tribunal de grande instance de Nanterre; Monsieur Julien COURBET, journaliste; Monsieur Jean-François LACAN, journaliste; Jean-François KAHN, fondateur et président du conseil d' administration du magazine " Marianne "; Madame Martine HALLEZ, journaliste mensuel " Notre temps "; Monsieur Gérard DESMET, journaliste à l' hebdomadaire " La Vie "; Monsieur Jean-Pierre FOURCADE, sénateur maire de Boulogne-Billancourt; Monsieur Christian LE ROUX, Directeur de Cabinet du Médiateur de la République; Madame Bernadette CHIRAC, première dame de France; Monsieur Jacques CHIRAC, Président de la République; Monsieur Dominique de Villepin, premier Ministre; Monsieur Arnaud LÉVY, Rédacteur en chef du service société du quotidien " France soir "; Monseigneur LUSTIGER; Madame Stéphanie PAILLET et Monsieur Éric POURBAIS, journalistes à radio Notre Dame; l' association solres 92, crée après la canicule pour veiller sur le bien-être, la sécurité et la dignité des personnes âgées; l' association " Bien vieillir à Boulogne ", située longtemps dans le même immeuble que l' association tutélaire de Boulogne-Billancourt. Quant à Monsieur PERBEN, il a reçu mon dossier par trois canaux différents. La plupart des éléments de cette liste à la Prévert (d' ailleurs non exhaustive) n' ont pas cru devoir me répondre ni prendre en compte l' urgence du problème; les rares réponses enregistrées étaient purement dilatoires et me référaient… à la Justice. Datée du 22 mars 2006, une lettre des services de Pascal CLÉMENT, actuel Garde des Sceaux, vient de me parvenir, qui me signale que mon dossier a été transmis à la Chancellerie… Puis j' apprends que ma requête a été finalement soumise au jugement de la Cour d' Appel.

40. Oraison du 24 mars 1666.

41. " Les grands cimetières sous la lune ".


L' Harmattan 10,50 €. + frais de port

Originaire du nord de la Corse, ancienne directrice à l' Éducation surveillée, atteinte par la maladie d' Alzheimer, placée sous tutelle extérieure à la famille, Camille SACRIPANTI, veuve HAGENBUCHER (98 ans), a été estropiée sur son lieu de vie médicalisé, traduite en justice suite aux comportements répréhensibles de son tuteur, et finalement condamnée par le TGI de Paris à payer à la place dudit tuteur. Le " Canard enchaîné " a titré " Aux fous! ". Ripostant à une vaste campagne de presse, la Juge des tutelles s' est faite menaçante, déclarant qu' un scandale médiatique aurait des conséquences très graves pour la vieille dame… Frank, le fils cadet de Camille, a fondé le Collectif contre les abus tutélaires (CCAT). Il dénonce depuis 10 ans un système d' État qui accomplit le pire du pire: la spoliation et la maltraitance d' innombrables personnes âgées, handicapées et vulnérables. Il stigmatise des synergies perverses entre Justice, Affaires sociales et Pouvoir médical… Élargissant son propos, il inscrit ces horreurs dans une évolution à la fois matérialiste et " tartufienne " du corps social, entre exaltation forcenée des droits de l' homme et désacralisation totale de la personne, consumérisme glouton et humanisme péremptoire, inculture crasse et intellectualisation de surface, perte de mémoire historique et inclination compulsive à la commémoration, assèchement affectif presque caniculaire et quête éperdue de reconnaissance, culte officiel de la liberté et groupisme moutonnier, humour conventionnel et inconscience fatale du ridicule ambiant, triomphe de la science et crétinisation de masse reconnue comme telle, appel au respect de la différence et mépris visible de l' altérité, qu' elle soit culturelle ou générationnelle… Comment, dès lors, s' étonner de la place faite aux " Vieux " dans ce pays? de l' exploitation de leur faiblesse et de leurs biens?

Refusant de s' appuyer sur l' actualité, de politiser le débat ou de prétendre à quelque exhaustivité, Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI se contente ici de cibler les contradictions flagrantes d' une évolution civilisationnelle marquée par les pathologies de l' hypermodernité. Son cri de colère est légitimé par une expérience directe et réitérée du système judiciaire et tutélaire.

Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' Institut de Recherche pour le Développement (IRD), fondateur du Collectif contre les abus tutélaires (CCAT), Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI a fait sa carrière dans la recherche pour le développement, après être passé par l' enseignement de la philosophie et le journalisme. Ia travaillé en Afghanistan,en Afrique centrale (Tchad, Cameroun, Congo) et en Egypte.

Anthropologue, ex-directeur de recherche à l' IRD, Frank HAGENBUCHER-SACRIPANTI a fait sa carrière dans la recherche pour le développement, après être passé par l' enseignement de la philosophie et le journalisme. Il a travaillé en Afghanistan, en Afrique Centrale (Tchad, Cameroun, Congo) et en Égypte.

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.crimes-de-la-justice.com http://www.defensedescitoyens.org http://www.affaireroche.com

et bien d' autres encore: affaires DELOMPRE, LORUS et MASSE par ex. http://www.presume-coupable.com, http://paysan07.site.voila.fr/ et http://hubert.delompre.free.fr/justice/

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