Au Moyen-Age, l' explosion démographique dans le sud-ouest de la France impose un nouvel aménagement du territoire et une meilleure exploitation de celui-ci. La population aspire à un meilleur cadre de vie avec beaucoup plus de libertés et moins de contraintes que dans les cadres traditionnels de l' époque. Les propriétaires fonciers (Eglise et Noblesse) y voient l' opportunité de nouvelles sources de revenus plus importantes et stables leur permettant de financer de nouvelles ambitions dans ce sud ouest morcelé. Les Rois d' Angleterre et de France s' y livrent une guerre économique et sociale qui préfigure la Guerre de Cent Ans.
L' Eglise se lance dans son ensemble dans la fondation de bastides : tant le clergé séculier que le clergé régulier, mais aussi l' ordre du Temple et l' ordre des Hospitaliers de Saint jean de Jérusalem ; la Noblesse n' est pas en reste avec, en tête, les comtes de Toulouse et leurs vassaux, les comtes d' Astarac et d' Armagnac et les rois de Navarre ; les rois de France et d' Angleterre bataillent aussi sur ce terrain et les officiers royaux sont aussi très actifs. La concurrence était très vive.
Une bastide est une fondation urbaine à vocation économique du Moyen Age reposant sur l' octroi d' une charte d' esprit libéral en général soit à une ville ou à un bourg préexistant, soit à une création ex-nihilo; la finalité est de procurer un cadre juridique favorable et performant à une communauté d' habitants sur un territoire structuré avec une fiscalité définie permettant un développement économique et social. Les origines de Valence d' Agen remontent au moins à l' époque gallo-romaine dont on a trouvé des vestiges place Sylvain Dumon et à Cornillas ; la charte a été octroyée en 1283 par le roi Edouard Ier le Long d' Angleterre et son petit-fils le Prince Noir : il s' agit d' une bastide-frontière anglaise entre les possessions anglaises du duché d' Aquitaine d' Aliénor -divorcée de Louis VII le lion et remariée à Henri Plantagenet duc de Normandie et roi d' Angleterre, et des terres des comtes de Toulouse.
A l' opposé, les villedieu et sauveté sont des fondations urbaines à vocation et d' inspiration religieuses et les castel, castelnau, castera, castrum, château et fort sont à vocation et d' inspiration militaires.
Au Moyen-Age, des bastides ont été fondées sur des territoires demeurant dépourvus d' habitations à seule fin de leur exploitation telles Verlhac Tescou en Albigeois ou Villecomtal en Gascogne : ce sont des bastides-territoires sur lesquelles l' habitat n' est arrivé éventuellement que plus tard. Certaines bastides ont été rayées de la carte au cours des siècles; d' autres ont survécu à titre de hameau telle Montbrison rattachée à Saint Michel.
Certaines bastides correspondent à des "frontières" -anglaises ou françaises- telles Valence d' Agen et son pendant La Française et d' autres à des territoires telle encore Beaumont de Lomagne. Il existe aussi des castrums embastidés tel(le) Lauzerte et Montalzat et des bastides castrées; enfin, pendant la Renaissance et les Temps Modernes, des villes et des villages n' ayant jamais été des bastides ont adopté l' architecture urbaine des bastides. Enfin, il existe des bastides-rue dans lesquelles la rue centrale est ouverte sur toute sa longueur avec ou sans halle au milieu et les couverts se trouvent des deux côtés de la rue sous les maisons telle Saint Aignan ; certaines bastides ont combiné le plan en damier et lors d' un accroissement ont doublonné en rue ainsi Grenade sur Garonne dont la halle médiévale de la place centrale a disparu. De plus, certaines bastides ont fait évoluer leur architecture pendant la guerre de Cent Ans et la Renaissance en édifiant des remparts, voire en remodelant la structure de leur plan d' occupation des sols, remparts qui seront rasés à la fin des Temps Modernes ou au XIXe siècle et dont il ne subsiste plus aujourd' hui -à l' exception de quelques rares pans de murs d' enceinte- que les murs de soutènement des belvédères.
La charte de bastide avait pour objectif de permettre un fort développement économique, commercial et manufacturier ainsi que social au delà de l' agriculture et de l' élevage avec une fiscalité raisonnée et définie; document fondateur originel, la charte accordait donc des libertés et des droits souvent très étendus ainsi que quelques obligations et peines tout en instaurant une fiscalité foncière égalitaire et mesurée. La charte était accordée par un haut seigneur ou prince de l' Eglise: Valence d' Agen la reçut, le 28 décembre 1283, du roi d' Angleterre Edouard Ier le Long dont l' arrière petit-fils était le Prince Noir, dernier prince anglais à régner sur la bastide valencienne. Les comtes de Toulouse octroyèrent de nombreuses chartes ; l' Eglise catholique en accorda aussi de même que l' ordre du Temple et l' odre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem: la concurrence était très vive.
Les bastides adoptèrent généralement un plan en damier organisé autour d' une place centrale carrée: celle-ci, bordée d' ambans, arcades, cornières ou couverts sur ses quatre côtés ou au moins sur les côtés est, nord et ouest, devint le centre de la vie sociale, politique, économique et administrative avec, très souvent, une halle en son centre, parfois surélevée pour y abriter la maison commune où se réunissaient les consuls assurant la gestion de la bastide comme par exemple à Dunes (bastide templière). Cependant, en Languedoc, le plan peut conduire à une circulade comme à Bran ou à Fourcès en Gascogne ou encore s' organiser autour d' une place triangulaire comme à Auvillar qui est une ancienne sauveté embastidée puis castrée. A Valence dont le damier est irrégulier, cette halle est construite en pierre place Nationale; en raison de son importance, Valence avait une autre place du même type située sur le lieu même de l' implantation gallo-romaine: la place Sylvain Dumon dont la halle, de construction beaucoup plus récente, était -ou plutôt- les halles étaient d' époque XIXe siècle selon le modèle Baltard -du nom de l' architecte des célèbres halles parisiennes-: piliers et armatures métalliques selon la tendance architecturale du XIXe siècle: à l' époque, la partie centrale n' était pas couverte mais plantée d' arbres qui valaient bien les colonnes maçonnées et carrelées actuelles. Les échoppes et les ateliers, la maison commune attribuée aux consuls et les hôtels des autorités administratives occupèrent les cornières et les rues les plus centrales: les plus étroites de ces rues furent nommées carrelots: tels le Carrelot de La Jordane ou le Carrelot Lageyre. Les autres rues furent occupées par de simples maisons d' habitation qui étaient construites sur les ayrals attribués. Cet ensemble se trouva entouré de remparts et de douves. Souvent, l' un des remparts donnait sur une forte déclivité de terrain: on y accédait ou on en venait par un coustellou tel le coustellou del Théron. Il était fréquent que le réseau de voirie terrestre soit doublé d' un réseau de communications entre les caves des maisons à la surface des ayrals. L' ayral était l' unité de base urbaine non limitative car les ayrals pouvaient être fusionnés pour la construction d' une plus grande maison tout comme ils pouvaient être divisés. Dans les bastides-rue, la place centrale était sacrifiée au profit d' une large rue avec ou sans une hale en son milieu et les couverts se trouvaient des deux côtés au long de cette rue centrale comme à Saint Aignan ; lors d' un accroissement, les bastides pouvaient doublonner en adoptant le modèle manquant soit damier, soit rue : ainsi à Grenade sur Garonne.
Souvent édifiées sur un terrain en plus ou moins forte déclivité, les bastides bénéficiaient le plus souvent d' un belvédère sur tout ou partie de leur pourtour éventuellement agrémenté d' un mur d' enceinte avec chemin de ronde.
L' approvisionnement en eau était un souci constant et il y était pourvu par des puits et la mise à profit des filets d' eau souterrains jaillissant en sources et autorisant des Fontaines et des Lavoirs facilitant une meilleure hygiène et une plus grande salubrité.
Les consuls étaient les représentants des habitants élus pour une à deux années par ces derniers parmi les lettrés et les plus habilles aptes à la gestion des biens et des intérêts de la bastide ; la dignité du consulat était un honneur suprême convoité par toutes les familles de souche et n' était dévolue qu' à des hommes ayant fait leurs preuves à titre privé.
Outre la maison commune, la communauté des habitants possédait souvent une prison, un présidial pour rendre la justice, des granges, des chevaux et des terres en propre, parfois un four et un moulin. Elles ont souvent complété leur architecture urbaine avec des remparts et des fossés, souvent plus à titre économique pour la perception de l' octroi sur les marchandises entrantes et sanitaires qu' à titre défensif. Au demeurant, les bastides étaient, par leur esprit, très ouvertes sur l' extérieur et avaient le sens de l' accueil et du commerce: les remparts n' avaient pas principalement une vocation militaire de défense mais aussi d' ordonnancement architectural, d' ordre fiscal et de salubrité publique. Leur construction fut donc sobre et peu coûteuse.
Sur le plan fiscal, les habitants n' étaient soumis qu' à la fiscalité définie par la charte et ils étaient libres. Il n' y avait pas d' autres impôts, droits seigneuriaux ou corvées même s' il y avait un seigneur préexistant -car la charte l' obligeait à y renoncer- ou s' il venait à y en avoir un plus tard. Ainsi, par exemple, quand les terres et la forêt d' arbres séculaires formant la Garenne à deux cent toises au nord de la bastide de Valence d' Agenais ont été érigées en seigneurie, les seigneurs de Thiembronne de Valence n' ont pu lever aucun impôt et/ou droit seigneurial ou exiger aucune corvée. Leurs domestiques et journaliers étaient dument salariés ; leurs revenus étaient uniquement issus de leurs soldes militaires, des services rendus au roi comme de leurs charges et de leurs terres, de leurs pressoirs, moulins et fours mis à la disposition des habitants désirant en bénéficier sans aucune obligation : point de champart, point de banalités de four, de moulin ou de pressoir et point de corvée. Bien au contraire, la présence ou l' arrivée d' un seigneur dynamique était un atout commercial, économique et social fort appréciable pour la bastide qui en retiraient d' énormes profits dans un cadre identitaire très fort.
De nos jours encore, les bastides procurent un cadre de vie harmonieux, équilibré, épanoui et avenant tout en manifestant un développement économique, manufacturier et social avancé… si ce n' est que la fiscalité est souvent devenue insupportable tant sa pression est élevée et dépasse l' entendement dans tous les domaines alors que la gestion des biens et des intérêts de la communauté laisse de plus en plus à désirer lorsqu' elle n' est pas déjà déplorable, voire exécrable : ainsi à Valence d' Agenais !
Addendum :
Il convient de noter que d' autres essais d' architecture urbaine se sont poursuivis au-delà des bastides et des circulades jusqu' aux Temps Modernes avec notamment les travaux des fortifications de Sébastien Le Prestre de Vauban : les villes en étoile dont Dunkerque et Neuf Brisach sont des exemples parfaits en France mais il en existe d' autre un peu partout en Europe.
Fernand Cortés
Avril 1999
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